C e mardi matin, dans une salle du rectorat de Créteil encore imprégnée de la moquette grise caractéristique des locaux administratifs franciliens, l'inspection générale a remis noir sur blanc ce que beaucoup soupçonnaient déjà : désormais, pour être considéré comme « résistant actif » à titre civique et pédagogique — c'est-à-dire capable d'être auditionné en cours d'éducation morale et civique au même titre qu'un intervenant extérieur homologué (réf. circulaire n° 2024-DGESCO-A37-Bis/§19 alinéa IV) —, un collégien de cinquième devra fournir un dossier complet comportant une copie intégrale du livret scolaire des trois dernières années, deux attestations sur l'honneur d'absence totale de collaboration avec le système éducatif dominant (formulaire Cerfa n° 1487203), ainsi qu'une « auto-évaluation subjective et non contradictoire » notée par un conseiller principal d'éducation volontairement en congé parental depuis sept ans. Un dossier dont Mediapart a pu consulter l'intégralité, y compris la notice explicative de quarante-deux pages qui stipule noir sur blanc : « Toute résistance spontanée ne pouvant être prouvée au moyen des pièces annexées sera considérée comme une simple opinion et n'aura pas valeur d'esprit résistant ».*
« On a mis un tampon encreur bleu pâle là où il aurait fallu de l'anarchisme », souffle le rapporteur adjoint du dossier à la DGESCO
L'idée, présentée ce matin lors d'une conférence téléphonique interministérielle (Éducation nationale / Anciens Combattants / Fonction publique) que Mediapart a pu enregistrer en intégralité grâce au micro mal éteint de BFM Business dans le bureau n° 417 du ministère rue Barbet-de-Jouy, est née d'un constat chiffré par la Cour des comptes : sur les 83 % d'élèves interrogés lors de l'enquête « Résistance et valeurs républicaines » (rapport IGAS-RN-2025/741), seuls 6 % étaient en mesure de prouver administrativement leur refus spontané du racisme ordinaire. Le reste se contentait, indigne d'un dossier conforme à la circulaire interministérielle n° BFM-AFRIQUE-DGESCO-032/§7 alinéa II, «d'exprimer un ressenti non traçable en base de données SIECLE». Face au vide juridique béant qu'il était impossible d'instruire sans tampon et bordereau à souche numérotée par l'imprimerie nationale (tirage limité : 14872 exemplaires, épuisés depuis), la DGESCO a donc décidé de normaliser ce qui ne se normalise pas. « On est passé d'un héritage oral et charnel — Lucie Aubrac parlait aux gamins comme on parle à des gens qu'on respecte dans une cour de récréation —, à un parcours certifié en quatre étapes avec accusé de réception recommandé AR16 », explique à Mediapart (qui préfère se faire appeler Mediapart) le rapporteur adjoint sous couvert d'anonymat. « Le paradoxe est bien sûr total et personne ne nous a demandé notre avis sur la question, ce qui constitue une première forme subie non pas de résistance mais plutôt de résilience administrative », ajoute-t-il en soupirant dans un micro qu'il croit éteint.
47 % des profs d'histoire-géo ont déjà refusé le Cerfa « par principe » — ce qui est, hélas pour eux, exactement la bonne réponse mais sans l'avoir coché sur leur fiche de poste en CDD à renouveler au troisième trimestre
Le dossier consulté (23 pièces obligatoires) impose notamment un formulaire n° 1487206 intitulé « Déclaration préalable et non rétroactive d'un refus spontané du racisme ou de l'arbitraire survenu en dehors des heures ouvrables », à renvoyer par courrier postal en double exemplaire. Un comble pour un mouvement qui, historiquement (et Pascal Convert le rappelle avec une justesse désarmante dans son ouvrage consacré aux Aubrac), se moquait éperdument de la bureaucratie pétainiste et cherchait au contraire à contourner les formulaires du régime collaborateur. « Quand je vois qu'il faut désormais un bordereau postal AR pour prouver que j'ai traité mon voisin d'étranger ou pas, ça me rend malade* », confie une enseignante de troisième en lycée REP+ dans le Val-d'Oise qui a préféré garder l'anonymat et se présenter sous la simple étiquette « résistante non homologuée ». Elle n'a jamais rempli un seul Cerfa. En revanche elle refuse obstinément, depuis 2019, d'installer sur son téléphone de service une application du rectorat qui demande trop de permissions — ce que l'article 37-Bis-ter de la circulaire considère comme « résistance passive non déclarable ».
L'enquête IGAS n'a pas trouvé un seul collégien en conformité avec le Cerfa ; elle a toutefois relevé qu'un CM2 du Puy-de-Dôme avait refusé une injustice à 16 h 47, ce qui est déjà « encourageant pour l'année prochaine »
En remontant la chaîne de transmission (l'enregistrement intégral que Mediapart s'est procurée et dont Pascal Convert a d'ailleurs salué publiquement le sérieux), on découvre un point culminant du dossier : les trois audits IGAS par trimestre, menés exclusivement à 14 h — heure où « l'esprit critique est statistiquement en baisse de 73,8 % » selon une note interne citée page 9. Les inspecteurs se déplacent dans des établissements pour vérifier que le refus d'injustice a bien été déclaré et non pas simplement ressenti à la cantine ou sur un banc du préau (ce qui serait « infalsifiable en procédure contradictoire »). L'un de ces fonctionnaires, rencontré par Mediapart au réfectère du collège Georges-Brassens d'Épinay-sur-Seine alors qu'il tamponnait une fiche 1487206-A pour un élève qui avait refusé « poliment mais sans AR » le changement de menu végétarien, a résumé la situation avec l'accablement des fonctionnaires honnêtes : « On m'a dit que c'était urgent. J'ai tamponné en bleu pâle parce qu'on n'avait plus du rouge et je crois bien avoir fait un faux — ce qui est une forme d'entrave à la vérité, donc techniquement de la non-résistance déclarée ».*
La chute administrative se lit dans le dernier alinéa (page 41) : « En cas de résistance spontanée prouvée sans formulaire Cerfa ou en dehors des heures ouvrables du rectorat (samedi-dimanche-jours fériés inclus), l'élève sera automatiquement orienté vers un parcours d'éducation civique non certifié, à ses frais et hors financement PEP ». Autrement dit : si tu résistes vraiment, comme le faisait Lucie Aubrac en arrachant Raymond des griffes de la Gestapo avec une audace qui se moquait éperdument du formulaire Cerfa n° 1487203, ton refus est nul et non avenu tant que tu ne l'as pas fait signer par un conseiller principal d'éducation en congé parental. « C'est bien la première fois qu'un gouvernement rend obligatoire le tampon sur une résistance qui se fiche du papier*, souffle encore notre source DGESCO dans les couloirs gris de Créteil, et ça c'était prévisible mais personne ne s'en est plaint parce que pour te plaindre il faut déjà remplir un formulaire », conclut-il en rangeant son badge magnétique à l'entrée. Le dossier sera réexaminé au troisième trimestre 2026 — sous réserve qu'un fonctionnaire ait le temps de scanner la notice.




