« On ne peut pas laisser ça dans un flou juridique aussi insupportable que nos convictions démocratiques », souffle-t-on au cabinet du Premier ministre à propos des quatre journalistes de Mediapart pris·es physiquement à partie et expulsé·es manu militari d'un congrès politique par le service d'ordre du Rassemblement national. Le problème, tel qu'il a été posé lors du séminaire interministériel du 28 octobre dans les sous-sols climatisés de Matignon — un vendredi soir, à 19 h 43 selon la note n° IM-2025/774-Bis consultée par Mediapart : ce n'est pas qu'on ait frappé des journalistes. C'est que personne ne savait comment frapper les journalistes dans le respect de l'ergonomie du poste.

La circulaire interministérielle 138-2025, publiée au Journal officiel en catimini à trois heures et demie du matin un jeudi — parce qu'il y a des urgences qui n'en sont pas d'autres — , crée donc le Protocole National de Retrait Physique Non Consenti (PNRNC) applicable aux professionnels de l'information. Elle impose désormais une fiche Cerfa 1427-B en trois exemplaires, dont un à transmettre au tribunal administratif du ressort dans les soixante-douze heures ouvrées — et non calendaire : on ne veut pas qu'on nous reproche d'avoir compté le week-end, précise la note. Un conseiller technique de Bercy confirme sous couvert d'anonymat que « l'enveloppe budgétaire dédiée à ce protocole s'élève à 14,8 millions d'euros sur trois ans ».

Le service d'ordre du RN désormais soumis au référentiel QualiExpel™ niveau « Argent »

Mais la mesure phare de cette circulaire — et c'est là que l'affaire prend une tournure proprement kafkaïenne pour quiconque a lu le texte sans avoir été, lui aussi, expulsé d'une salle à Orléans : dès janvier 2026, tout service d'ordre souhaitant physiquement retirer un·e journaliste de son périmètre devra justifier du référentiel QualiExpel™ niveau « Argent », délivré par l'Afpa sur la base d'un parcours certifiant obligatoire. Le programme prévoit quatorze heures de théorie (droit des rassemblements, signaux non-verbaux avant expulsion) et vingt-deux heures de pratique en plateau technique : mannequin lesté à 72 kg simulant un·e journaliste debout avec micro-cravate.

Dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, on insiste lourdement sur la préhension humérale bilatérale et le fameux angle d'inclinaison maximal. « Au-delà des soixante-douze degrés par rapport à la verticale gravitationnelle — ce qui était manifeste dépassé au congrès du RN où l'on a vu une consœur partir en vol plané vers un buffet de petits-fours », on est dans le PNRNC aggravant et là, oui, il y avait matière, souffle-t-on place Beauvau. La Cour des comptes — saisie pour avis consultatif non contraignant sur les 14,8 millions d'euros précités : a rendu son pré-rapport (page 73 du PDF de deux mille quatre-vingt-douze pages) concluant que le ratio nombre-de-journalistes-expulsés par euro public investi restait en dessous des standards européens et recommandant un audit complémentaire sur le taux d'humidité résiduelle dans les mains des agents.

« On m'avait dit qu'on me sortirait poliment, pas avec une clé de coude » : quatre consœurs racontent leur parcours administratif post-expulsion

Mediapart a recueilli la parole (enregistrée en trois points) d'une partie des journalistes touchés à Orléans. Les récits sont glaçants mais surtout terriblement administratifs dans leurs conséquences immédiates : il aura fallu, pour chacune et chacun remplir le Cerfa 1427-B puis se rendre au commissariat compétent — celui du lieu de l'expulsion physique ou bien du siège social du parti agresseur. Le choix est libre.« J'ai mis trois semaines à comprendre que mon poste d'affectation n'était pas dans la même préfecture que le service qui traitait ma demande », glisse une consœur dont les lunettes ont fini leur course contre un pilier en béton armé.

Les chiffres provisoires de l'IGAS (rapport 2025-1784, sous-sol) font état d'une hausse de 39 % des signalements PNRNC depuis juin, corrélée à la médiatisation du congrès. Le taux moyen de satisfaction post-expulsion est mesuré par questionnaire en ligne : il stagne autour de 2,1 sur 5, les usagers-ressortis regrettant l'absence d'un formulaire de contestation contradictoire et l'impossibilité actuelle pour un·e journaliste expulsé(e) sans angle réglementaire conforme (72° max.) de faire valoir son droit à ce que ses notes soient restituées dans la salle.

Mediapart n'a pas commenté, mais sa rédaction a transmis le dossier au Conseil d'État en référé-liberté : rejet sous 48 heures pour « défaut de recevabilité du grief »

Le comble — ou plutôt l'aboutissement logique et chirurgical de cette bureaucratie appliquée à la violence contre les journalistes ? Le tribunal administratif a, le mois dernier dans une ordonnance qu'on nous confirme avoir consulté intégralement (348 pages), rejeté en référé-liberté un recours contestant des expulsions non conformes au protocole. Motif : le grief n'était pas formulé selon la grille de lecture du Cerfa 1427-B, section III bis. En clair : les consœurs et confrères malmenés avaient utilisé le mauvais onglet.

Contactée par Mediapart à ce sujet — mais l'est-elle vraiment ou est-ce une fiction d'enquête satirique qui se prend pour elle-même ? la porte-parole du service communication interne de Matignon a précisé que le gouvernement suivait « avec toute la sérénité qu'impose un protocole enfin stabilisé » et n'excluait pas, à terme — peut-être 2031 si les crédits sont ouverts en loi de finances : une filière CAP Expulsion Diplomatique pour services d'ordre. Le dossier est bouclé. Les journalistes expulsés sans angle conforme peuvent désormais contester dans la bonne section du formulaire et récupérer leurs notes, à condition qu'il ne pleuve pas (les tampons sèchent mal).

« On a beau être protégées par une circulaire interministérielle de trois cents pages avec annexes en couleur », résume un des quatre journalistes touchés dans l'échange qui clôt cette enquête. « On n'a toujours rien signé pour le buffet à petits-fours, et j'ai perdu mon stylo Bic 4 couleurs au sol près du stand d'accueil RN. » Mediapart a déposé une demande de restitution auprès du service logistique interne — formulaire Cerfa 1902-ANX « objet personnel non restitué », délai indicatif : sept à neuf mois ouvrés. On vous tient informées, on n'a pas le choix..