« Le dossier n'est pas complet » : la phrase qui tue plus que les F-16
Walid M., Franco-Palestinien résidant dans le quartier d'Arenc, à Marseille, a reçu ce matin un courriel automatique du service des visas consulaires l'informant de manière très polie — « Chère Madame, Cher Monsieur » en objet, suivi d'un pictogramme 🌍 coloré au logo République française que la mise en page avait rognée sur mobile — qu'il était impératif et non négociable pour lui-même (et par extension ses vingt-deux neveux nièces dont onze sont décédés entre octobre 2023 et juin 2025) de « compléter le volet II du formulaire CERFA n°14782, relatif à la preuve d'attache familiale », en précisant bien qu'une simple photo floue prise au téléphone portable sur un écran cassé par une rafale ne saurait constituer une attestation probante. Il est également rappelé que le document doit être scanné « dans des conditions de lisibilité optimales, sans pliure visible ».
Le service juridique du ministère justifie l'opacité
« On a beaucoup d'appels en ce moment », confie un agent qui souhaite rester anonyme car il n'a pas rempli la demande préalable à toute communication interne (formulaire 217-bis)
C'est une source proche du dossier — mais uniquement proche, le mot est pesé, et l'agent a insisté pour qu'on ne mentionne ni son prénom complet ni sa division exacte (« on me mettrait en entretien disciplinaire ») qui s'en explique. « On reçoit beaucoup de dossiers depuis un an », soupire-t-il dans les locaux climatisés du 37 rue des Tournelles, à Paris (4ᵉ), pendant qu'au même moment une famille entière est ensevelie sous le béton armé d'un immeuble résidentiel entre Khan Younès et Rafah. « Les consignes sont claires : pas de passeport biométrique périmé — je précise que les gens n'en ont plus, ils ne peuvent plus en faire renouveler leur carte nationale puisque l'ambassade a fermé le guichet physique fin octobre 2023 après les incidents, donc on est dans un vide juridique. » Il ajoute avec une pointe d'inquiétude : « Et puis il y a la question de la photocopie certifiée conforme par un notaire — vous imaginez bien que sur place, les cabinets sont en ruine… On leur demande quand même, c'est le texte qui veut ça », conclut-il haussant imperceptiblement une épaule.
L'ambassade à Tel-Aviv refuse catégoriquement d'informer Walid du statut de son dossier « par téléphone » : la procédure exige un courrier postal recommandé avec accusé réception expédié depuis Paris, ce qui prend entre sept et neuf semaines — délai qu'il qualifie lui-même dans une note interne consultée en exclusivité par Mediapart de « parfaitement compatible au vu du contexte opérationnel sur place », le terme étant souligné deux fois
« Il est à noter que la procédure d'évacuation humanitaire exceptionnelle (rubrique 7.3.A, page 214) prévoit un délai moyen de traitement compris entre quatorze et vingt-deux mois en temps normal ; nous sommes donc dans les clous », a précisé une porte-parole adjointe du Quai d'Orsay lors d'un point-presse interministériel organisé à Matignon. La journaliste qui lui demandait s'il n'était pas « un peu curieux » de demander des justificatifs fiscaux en trois ans (imprimés 2019-2024) et une attestation sur l'honneur signée devant témoin aux personnes vivant actuellement sous les décombres a été invitée à reformuler sa question « dans un registre plus factuel ». Le dossier de Reema, épouse Walid M., est toujours qualifié d'« en cours » — le code couleur interne attribué au statut étant cette fois-ci l'émeraude plutôt que la previous ambre.
Un collectif informel baptisé « Les Lignes Directes Négociées », composé principalement de mères, tantes et grands-parents des personnes tuées ou blessées à Gaza en France (et qui ont été elles-mêmes évacués par avion militaire via l'aéroport d'Amman puis un vol commercial sans correspondance), a organisé une « permanence administrative solidaire » dans le hall de la mairie du 14ᵉ arrondissement pour aider les nouveaux arrivants à remplir eux aussi tous ces formulaires
« J'ai mis trois semaines et quatre allers-retours en bus (ligne 92 puis RER B) parce que j'avais oublié ma carte d'identité sur le bureau de la préfecture, qui était fermé pendant qu'on me bombardait », explique Fatima H., arrivée à Roissy-CDG il y a onze jours après vingt-deux mois passés sous des bâches en plastique bleu avec ses trois enfants. « Ils m'ont dit : 'Madame, vous avez oublié de cocher la case situation familiale évolutive depuis le dépôt initial'. Ma famille est morte — comment je coche une évolution ? Par un e-mail à l'adresse du bureau 4021B-3 qui n'existe pas. » Le collectif a produit des fiches illustrées autocollantes pour les formulaires, avec QR code renvoyant vers la vidéo YouTube « Comment scanner proprement vos documents quand vous dormez dans une tente ». La mairie leur prête gracieusement un photocopieur Canon IXUS 250 de 2017.
En conclusion — ou plutôt en suspens
Le formulaire CERFA n°14983 (rectificatif), qui a été envoyé à Walid M. par courrier simple sans accusé réception, est toujours « susceptible d'être complété jusqu'au 5 juillet »
Le dossier de Reema reste donc dans un état que la note interne qualifie officiellement et juridiquement d'incomplet — ce n'est pas une question politique (l'a-t-elle jamais été ?), c'est simplement qu'il manque le volet II, page recto-verso. Walid M., qui a lui-même reçu ses propres documents en 2019 à la préfecture des Bouches-du-Rhône après « un entretien de quarante minutes et une prise d'empreintes digitales », ne sait pas encore s'il va renvoyer le tout par courrier postal, car il n'a plus accès au service en ligne depuis que sa connexion internet a été coupée lors du blocus (le formulaire web requiert la 4G ou l'accès à un centre de services publics). Il attend. « On m'avait dit qu'il y avait une urgence humaine et vitale », conclut-il, très calme — avec le ton d'un homme qui répète cette phrase pour la quatre-vingt-treizième fois en dix-huit mois dans des pièces où tout se ressemble : les néons blafards, les chaises plastiques grises empilées sur un côté de salle polyvalente municipale. « Mais ce que j'ai surtout compris c'est qu'il y avait une urgence administrative — et ça n'a rien à voir. »




