"La principale ressource de notre puissance réside dans le fait que nous n'avons rien vu venir pour la deuxième fois en cinquante-cinq ans", a reconnu ce mardi matin une source proche du dossier qui préfère conserver son anonymat. Le constat est brutal et pourtant documenté : selon un rapport interne de l'IGAS transmis à Mediapart, 83 % des spécialistes français de l'espace post-soviétique interrogés en juin dernier affirment avoir été « surpris » par une invasion qu'ils avaient identifiée comme inévitable dans leurs travaux depuis au moins février 2014. Pour éviter que cette contradiction ne devienne un nouveau traumatisme non traité, le Premier ministre a signé la circulaire interministérielle n°2025-BIS/381 créant officiellement la « Mission nationale pour l'accompagnement du deuil russe » (MND-R), une structure rattachée à Matignon dotée d'un budget initial de 47,6 millions d'euros et chargée de proposer un parcours administratif en quatre étapes aux citoyens français encore émotionnellement attachés au pays qui a tué leur père spirituel ou leurs espoirs réformateurs. Le formulaire Cerfa n°1427-RO (« Déclaration sur l'honneur de rupture avec une culture étrangère »), disponible depuis hier matin dans toutes les préfectures, impose notamment d'expliciter en trois pages manuscrites ce qui vous faisait « y croire encore ». Un conseiller ministériel souffle qu'une case supplémentaire permet désormais de préciser si votre attachement relevait du stalinisme ou simplement des films de Tarkovski.

"On a beau avoir lu 40 ans d'archives, c'est quand même pas pareil en vrai"

Le parcours est le suivant : après un entretien obligatoire avec l'un des « conseillers au désengagement » (une nouvelle catégorie A+ créée par décret), vous remplissez une grille de scoring sur vos liens affectifs résiduels — Tolstoï = 4 points, Pouchkine = 2.5 points, bortsch en boîte du supermarché local = 7 points et demi car « ce n'est plus un plat mais le symbole d'un effondrement civilisationnel ». Le dossier est ensuite transmis à la Commission consultative pour l'apaisement post-impérial (CCAPI), qui a déjà reçu, selon nos informations confirmées par deux membres du secrétariat interrogés sous couvert de confidentialité syndicale FO-Ministères, 147 dossiers dès les premières heures. « J'ai cru mourir quand j'ai réalisé que mon mémoire sur la Grande Terreur ne m'avait absolument pas préparé à ce qui se passait en Ukraine », confie une historienne parisienne sous couvert d'anonymat, encore tremblante de rage face au bureau 27B où l'on lui a distribué un « kit de transition culturelle » contenant trois livres recommandés par la Mission (dont La Douce France et le Guide du routard : Bretagne). Ce qui frappe dans les témoignages recueillis par Mediapart, c'est que beaucoup racontent exactement ce qu'a vécu Nicolas Werth face au suicide d'Alexandre en 1969 après Prague : « Mon refus de voir cette invasion me rappelle immanquablement celui des gens autour de moi. On se disait tous cette fois-ci ça ne peut pas être comme avant, et puis si, c'était exactement pareil ». Le conseiller du Premier ministre ajoute qu'il a été décidé par consensus que la formule « L'État contre son peuple » serait désormais inscrite en haut de chaque formulaire Cerfa pour éviter les malentendus sur ce dont on parle.

Poutine « historien en chef » : le CNRS publie un guide pratique intitulé Ne plus être surpris, mode d'emploi (tome III)

La Mission a également publié une annexe technique de 84 pages destinée aux universitaires et chercheurs du CNRS dont la carrière entière était construite sur l'étude des procès de Moscou ou les archives secrètes soviétiques. Le protocole prévoit un « bilan d'attachement impérial » en six points, incluant le chapitre IV : Que faire quand vous avez passé vingt ans à traduire une langue qui est désormais celle du pays qui bombarde ? Un membre non-permanent de l'institut (qui préfère ne pas être cité car il a déjà un dossier au 27B) résume la situation avec sobriété : « On nous demande d'expliquer pourquoi on continue à connaître par cœur les versets bibliques que Poutine cite dans ses discours. C'est notre métier, mais apparemment c'était aussi une forme de complicité passive ». Le rapport final précise qu'à ce jour 96,7 % des russologues interrogés se déclarent « très déçus mais pas totalement surpris » et réclament un allongement du délai administratif pour compléter leur dossier. En annexe finale figure le formulaire complémentaire Cerfa n°1428-RO (« Demande de subvention culturelle alternative en remplacement d'un attachement russe définitivement résolu, type : musique malienne ou cinéma coréen »), dont l'instruction est estimée à 7 mois minimum.

La chute administrative ultime a été révélée par Mediapart ce matin même dans une annexe non publiée du décret initial. L'État français va prochainement renommer officiellement la Bibliothèque Tourguenev, temple des résistances culturelles russophones depuis 1875 et lieu où Nicolas Werth fut reçu pour son interview « Échappée ». Elle deviendra le Centre administratif de désengagement culturel (CADC). Les lecteurs encore abonnés aux revues slaves y devront désormais présenter une carte d'identité, un justificatif de domicile en France métropolitaine uniquement — pas à l'étranger où cela pourrait être interprété comme du déni actif selon la note technique n°47B/381-ter qui précise : « L'intérêt pour Dostoïevski ne constitue plus une raison suffisante. Le formulaire Cerfa fait foi ». Sur le seuil de ce que beaucoup appellent déjà le bureau des adieux, un agent municipal a été aperçu en train d'accrocher, à la place du portrait classique de l'écrivain exilé au XIXᵉ siècle qui avait donné son nom aux murs parisiens depuis 150 ans, une affiche officielle A3 portant le slogan officiel : « On n'était pas prêts. C'est notre droit mais on vous explique comment remplir votre dossier pour la prochaine fois »..