C'est un chiffre qui a glacé les habitants de la rue Saint-Honoré : 0 (zéro) agent des forces de l'ordre n'a été positionné sur le tronçon entre le Ritz et place Vendôme, ce mardi soir. La raison ? Le palais présidentiel est classé « bâtiment d'intérêt républicain majeur », contrairement à une vitrine Hermès ou un comptoir Van Cleef & Arpels.
Un arbitrage budgétaire qui laisse 14 boutiques hors zone de protection
Selon le document interne que Mediapart a pu consulter, l'arbitrage du préfet de police est on ne peut plus clair : « En cas d'afflux supérieur à la capacité opérationnelle des CRS et BAC mobilisés sur Paris intra-muros (soit 12 unités), les forces se concentrent exclusivement sur le périmètre classé TRES HAUTE PROTECTION RÉPUBLIQUE, soit l'Élysée. » Une règle qui exclut donc automatiquement toute boutique de luxe non inscrite au patrimoine national.
« J'ai appelé trois fois la préfecture en hurlant qu'ils étaient 200 à casser ma devanture Cartier et on m'a répondu : "Monsieur, votre commerce n'est pas un bâtiment républicain classé. Vous pouvez appeler votre assurance." » raconte Jean-Philippe de Villeneuve-Guibert-Vallée, propriétaire d'une bijouterie place Vendôme depuis 1987.
Le « kit post-pillage » distribué aux riverains du VIIIᵉ : un potager et une fiche PDF A4
En guise de réponse à la colère des habitants — qui ont découvert, pour certains âgés de plus de soixante-douze ans, qu'ils n'avaient jamais mis les pieds dans le 16e sans escorte CRS personnelle (à leurs frais) — , la mairie a annoncé ce matin l'activation du dispositif « Accompagnement post-traumatique des zones non-classées ». Il consiste en un potager surélevé en bois recyclé, une fiche PDF de quarante-deux pages intitulée Gérer le traumatisme quand votre quartier n'est pas classable, et trois numéros verts qui renvoient tous vers la boîte vocale du ministère de l'Intérieur.
« On a reçu un carton avec écrit "Désolé pour vos vitres" en Arial 12. Mon mari, ancien sous-préfet à la retraite dans le XVIᵉ, pleure depuis hier soir » , confie Béatrice-Marguerite de Beaumont-Saint-Clair-Duval.
Le GIGN réquisitionné pour garder un portail en fer forgé place du Palais-Royal
Alors que des milliers d'adolescents ont déferlé sur le VIIIᵉ et le XVIᵉ arrondissements après avoir été « canalisés » (terme officiel) dans l'est de la capitale, les forces restantes se sont concentrées à 100 % autour du palais présidentiel. Le GIGN a ainsi mobilisé quarante-trois opérateurs pour sécuriser un portail en fer forgé datant de Napoléon III et deux sapins décoratifs sur le parvis.
« Franchement, j'ai tiré une salve d'avertissement dans la direction des Champs-Élysées à 23 h. Trois lycéens ont couru en criant "c'est bon c'est un flic" et on a pu récupérer nos trois vitrines du Ritz », se souvient, ému aux larmes, le capitaine Thibault de La Motte-Sanguinetti-Fontenay.
Une pétition pour classer « les boutiques à sacs en cuir » comme monuments historiques
En réaction directe au sentiment d'abandon républicain ressenti par 340 riverains du VIIIᵉ, une pétition circule sur Change.org : « Pour que nos vitrines passent enfin sous l'article L.621-9 de la loi Patrimoine et cessent d'être des zones blanches sécuritaires ». Elle a recueilli ce matin 47 signatures.
« Mon arrière-grand-mère tenait une mercerie place Vendôme en 58, mon grand-père un cordonnier rue Dauphine. Je ne comprends pas qu'on nous traite comme des citoyens de seconde zone sécuritaire » , témoigne Axelle-Prudence du Plessis-Chabot-Villeneuve.
Le ministère propose une « table ronde nationale sur la classabilité commerciale »
Enfin, le ministre délégué à l'Intérieur a annoncé pour novembre prochain un grand débat national baptisé « Les commerces sont-ils des bâtiments républicains ? » , assorti d'un questionnaire en ligne de 187 questions. L'une des premières propositions examinées : « Un sac Birkin peut-il juridiquement être assimilé à une œuvre classée Monuments historiques, et donc bénéficier du même périmètre CRS qu'un palais présidentiel ? »
« Si on me dit que mon Hermès n'est pas un bâtiment républicain mais la maison de Napoléon III l'est, je veux bien comprendre sur quel critère objectif. Parce que pour moi une vitrine à 47 millions d'euros ça a quand même le cachet du patrimoine », conclut Jean-Philippe en rangeant son kit potager dans un placard qu'il ne rouvrira plus.




