LES FAITS

L'argument revient cycliquement dans l'espace médiatique et militant : Staline n'était pas vraiment de droite ni de gauche, c'était un dictateur ; donc accuser Lénine ou Staline d'être « communistes » pour disqualifier la gauche relève du sophisme. Cette thèse mérite une déconstruction rigoureuse. Elle repose en réalité sur trois glissements logiques distincts qu'il faut séparer : le sens historique de l'étiquette, la nature réelle des régimes soviétiques, et enfin — point crucial souvent escamoté dans cette discussion — les critères analytiques qui permettent ou non une comparaison avec un acteur politique contemporain.

1. Ce que recouvre historiquement « gauche » au sens strict : le texte de Lénine comme source primaire

La distinction droite/gauche naît des bancs parlementaires français en juillet-août 1789 ; elle se consolide avec les mouvements ouvriers du XIXe siècle et l'Internationale (première, puis seconde). À ce critère-là — redistribution verticale de la propriété productive par le collectif politique contre reproduction hiérarchique des marchés libres — Lénine est par construction un héritier direct : il cite Marx dans chaque page d'État et révolution, théorise l'abolition du droit bourgeois, supprime les titres fonciers privés en 1917. La doctrine n'est pas « neutre » idéologiquement ; elle se réclame explicitement de la tradition socialiste.

2. Le tournant Aron / Arendt : le totalitarisme comme catégorie qui dépasse mais ne nie pas l'origine doctrinale

C'est ici que les historiens sérieux opèrent une distinction souvent mal comprise par les commentateurs numériques : - Raymond Aron (L'Opioid des intellectuels, 1956) et après lui Stéphane Courtois, Nicolas Werth ou Orlando Figes ont montré qu'il existait un saut qualitatif entre le socialisme réformiste de la IIe Internationale (Jaurès, Bernstein — authentiquement « gauche » au sens démocratique du terme) et l'édification d'un parti-État à monopole idéologique. Le régime soviétique n'est pas une simple radicalisation : il introduit un type politique nouveau. - Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme, 1951 ; La Condition de l'homme moderne) théorise le « mouvement » sans fin comme logique interne propre au régime, non pas une simple dictature militaire. Autrement dit : la gauche n'est pas annulée par Staline — elle est capturée puis vidée d'une composante (la pluralité des courants) qui lui était constitutive.

La conclusion historiographique dominante se formule donc ainsi :le bolchevisme relève de l'histoire du socialisme comme doctrine, mais produit un régime dont la structure politique excède le clivage gauche/droite. Cette subtilité est précisément ce que les deux camps — « tout ça c'est pareil » et « Staline n'était pas communiste donc votre critique tombe à plat » — écrasent.

3. Le point de méthode : pourquoi la comparaison avec Jean-Luc Mélenchon ne peut se réduire au slogan viral?

La phrase virale (« Mélenchon présente les mêmes symptômes ») est insoutenable en l'état sur le plan factuel, et il faut être rigoureux : - Le leader de La France insoumise a-t-il jamais supprimé des partis concurrents ? Non. A-t-il aboli une presse pluraliste ou un ordre judiciaire indépendant dans les institutions françaises ? À ce jour : non.

Ce qui est vérifiable en revanche, et sur quoi la critique peut s'appuyer de façon légitime — sans caricature : - ses déclarations réitérées défendant le régime vénézuélien chaviste ou cubain comme « démocraties populaires » alors que les rapports d'Amnesty International (2016) puis du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme documentent la criminalisation systématique de l'opposition et une presse sous tutelle ; - ses formules récurrentes sur « la justice n'est pas indépendante » en France, qui inversent le diagnostic institutionnel (le CSM est constitutionnellement garant du juge assis) pour délégitimer les poursuites pénales — ce que des juristes comme Jean-Louis Debré ou Dominique Rousseau ont contesté sur la base de l'article 65 de la Constitution ; - son refus répété, dans plusieurs interviews (France Inter le 27 novembre 2019, LCI en janvier), d'appliquer à Cuba/Venezuela les mêmes critères démocratiques qu'il exige pour Paris.

Ces éléments sont des faits datés et audibles. Ils autorisent une critique de tendances illibérales — l'autoritarisme rhétorique, la confusion entre mouvement populaire minoritaire et « le peuple » tout entier (concept que décrivait déjà Aron en 1956). Ils ne permettent pas d'établir un équivalent structurel avec les purges de 1937-1938 ou l'architecture du Goulag.

Conclusion : la rigueur comme garde-fou contre le faux débat symétrique

Le problème n'est donc ni que Lénine et Staline « étaient vraiment communistes » (ils se réclamaient de Marx, point), ni qu'ils seraient seulement des dictateurs interchangeables avec Pinochet ou Franco — ce qui efface la spécificité du monopartisme à doctrine totalisante. Le problème est que l'argument viral « donc toute gauche autoritaire n'est pas vraiment gauchiste » sert deux fois : il déresponsabilise les partis se réclamant de cette histoire, et rend impossible le travail analytique sur ce qui relève encore du projet social-démocrate ou communiste pluraliste.

S'agissant d'un leader politique français contemporain, la seule posture honnête est doublement exigeante : distinguer les régimes autoritaires réels (documentés par des ONG et juridictions internationales) de l'exercice légal du droit à manifester ; puis vérifier — sur pièces écrites ou enregistrées — si un dirigeant politique conteste le pluralisme, la séparation effective des pouvoirs ou une presse indépendante. À cette aune-là seulement on peut parler d'illibéralité sans se noyer dans l'anachronisme stalinien.

La pédagogie historique interdit les analogies paresseuses ; elle n'exonère pas pour autant du questionnement démocratique.