C’est une règle physique immuable de la vie politico-médiatique française : selon le prénom et l’arbre généalogique d’un assaillant, la vitesse du son sur les chaînes d’information en continu varie du simple au centuple. Après l’attaque raciste perpétrée à Trappes et La Verrière par Kevin T. — dont Mediapart a révélé le lourd passif de violences, de menaces de mort et de signalements restés au fond d’un tiroir —, les plateaux de télévision et les ministères ont immédiatement déployé leur protocole de prudence maximale : l’opération « Mystère Psychologique Insondable ».

« Il faut se garder de toute conclusion hâtive et éviter absolument d’instrumentaliser ce geste complexe », a ainsi plaidé pendant quarante-cinq minutes un éditorialiste vedette hier soir, devant un bandeau d’écran titrant sobrement : « Drame de Trappes : la faute à une carence en magnésium ? » Sur le plateau, quatre experts en criminologie rurale ont longuement débattu pour savoir si les quatorze mains courantes déposées contre le suspect et sa collection de drapeaux suprémacistes accrochés au balcon pouvaient réellement suffire à établir un quelconque début de piste idéologique.

« Il tenait toujours la porte de l’ascenseur avant de menacer de brûler le bâtiment »

Sur place, les journalistes dépêchés en urgence par les grandes chaînes nationales ont passé la matinée à chercher désespérément le fameux voisin capable de prononcer la phrase rituelle réservée à ce type de dossier : « C’était un garçon sans histoire, très discret, qui disait toujours bonjour à la boulangère. »

« Ça n’a pas été facile, on a dû interroger vingt-huit personnes avant d’en trouver un qui était sourd de l’oreille droite et qui ne l’avait croisé qu’une fois dans le noir en 2019 », soupire un reporter télé en remballant sa perche micro. « Tous les autres habitants de la rue nous racontaient qu’il hurlait des insanités racistes par la fenêtre depuis trois ans et que la police répondait qu’elle n’avait pas d’équipage disponible. Vous comprenez bien qu’on ne pouvait pas diffuser ça à l’antenne à l’heure du dîner, ça aurait complètement cassé notre sujet sur l’énigme du loup solitaire apolitique ! »

Du côté du ministère de l’Intérieur, où les quatorze alertes préalables servaient visiblement à caler une armoire métallique bancale au fond du secrétariat, on assure que toutes les procédures ont fonctionné à la perfection, à un détail près : personne ne les avait lues.

Une cellule interministérielle sur la « maladresse verbale armée »

Pour répondre à l’émotion des victimes sans froisser son aile droite, le gouvernement a tout de même promis une réponse ferme : dès la semaine prochaine, un numéro vert sera ouvert pour les citoyens victimes de « rencontres interpersonnelles non consensuelles à caractère potentiellement grincheux ».

« Il ne faut surtout pas mettre d’étiquette stigmatisante sur ce jeune homme avant son procès en 2031 », insiste un porte-parole de la majorité en ajustant sa cravate devant les caméras. « Certes, il a écrit ses motivations racistes en lettres capitales sur quatre pages, certes il l’a crié devant douze témoins, mais qui nous dit qu’il ne s’agissait pas simplement d’une allergie printanière tardive combinée à une mauvaise réception de la 5G dans les Yvelines ? La République se doit de rester nuancée. »