Erevan (Arménie).– Il y a, dans le hall 3 du complexe congressuel Karmer Khaghak à Erevan, une odeur mêlée d'encre fraîche et de désespoir diplomatique. Depuis onze jours que dure cette COP sur la biodiversité censée sauver ce qu'il reste des espèces vivantes planétaires, les négociations achoppent non pas tant sur le montant du fonds — 198 millions d'euros par an pour l'impression des formulaires en trois exemplaires ont été budgétés à titre conservatoire selon un rapport de la Cour des comptes consulté par Mediapart — que sur une question purement procédurale : faut-il remplir le CERFA n°2147-EX (« Demande préalable d'extinction administrative ») avant, pendant ou après qu'une espèce a disparu ? Et surtout, en combien d'exemplaires. « On ne va quand même pas financer la préservation du vivant sans savoir si l'amibe de Madagascar est bien classée dans le bon sous-chapitre 7B-ter », souffle un conseiller ministériel français qui n'a pu obtenir sa note de frais pour son vol Erevan–Paris.

La première semaine, déjà marquée par une offensive antiscience d'une ampleur inédite — trois délégations ont demandé le retrait du mot « vivant » au profit de la formule plus prudente « entité biologique non encore contestée en conseil d'administration »— a vu émerger un sous-comité ad hoc sur les micro-organismes. Sa mission : déterminer si les 47 millions d'espèces bactériennes recensées par l'institut Pasteur relèvent de la biodiversité au sens du protocole, ou s'il faudrait créer une COP distincte (la « Micro-COP », dont le budget prévisionnel est déjà chiffré à 215 millions d'euros). « Tant qu'on n'a pas statué sur ce point réglementaire, je ne signe rien », a déclaré au micro de Mediapart la déléguée du Liechtenstein (0,4 % des espèces mondiales mais un poids décisionnel disproportionné), avant que son homologue vanuatais ne rétorque : « Mon archipel compte 312 amphibiens menacés. Vous voulez vraiment me dire qu'il faut attendre la validation d'une sous-commission pour les protéger ? » Silence radio dans le hall.

Le formulaire CERFA, sésame administratif de l'extinction planétaire

Le nœud du blocage financier est désormais limpide : 43 des 196 parties conditionnent tout versement au fonds « préservation » à la validation préalable d'une grille administrative en six cases. La case A (espèce identifiée par un code INSEE provisoire), B (date limite de disparition estimée, avec marge d'erreur tolérée : ±847 ans selon le barème 2019 révisé), C à F restant « en cours de rédaction interministérielle », a confirmé une source interne du secrétariat général. Le coût total des formulaires — papier certifié, tampon humide obligatoire depuis la circulaire DGS/SD7B-342 du 15 mars dernier — est estimé à 680 millions d'euros sur vingt ans par un cabinet de conseil qui a requis l'anonymat « parce qu'on ne veut pas être associé à cette absurdité ».

À Erevan, le spectacle tient au décalage entre la gravité du sujet et sa traduction bureaucratique. Dans les couloirs climatisés du Karmer Khaghak, des délégations négocient depuis mardi dernier l'ordre alphabétique de remplissage d'une annexe qui conditionne 73 % des fonds destinés à l'Afrique subsaharienne. « On nous dit qu'il faut un accusé de réception AR pour chaque grenouille du lac Victoria », résume une ONG locale, encore sous le choc. Un fonctionnaire arménien en pause cigarette dans la cour intérieure confirme : « Moi j'ai juste signé l'ordre de mission qui autorise mon collègue à aller signer les papiers au hall 7. »

L'amibe malgache et ses ayants droit bureaucratiques

L'affaire a pris une tournure inattendue jeudi dernier quand la délégation américaine, sous couvert d'un amendement de « précaution procédurale », a proposé que toute extinction future soit soumise à un délai de carence réglementaire de 72 heures ouvrées pour permettre aux parties tierces — entreprises pharmaceutiques, collectionneurs privés et ayants droit non identifiés du vivant (les champignons étant classés « partie prenante sans voix délibérative ») d'exercer leur opposition. L'amendement a recueilli 73,4 % de suffrages favorables en plénière restreinte.

Pendant ce temps, à Erevan même, un rat brun (Rattus norvegicus, code INSEE provisoire : MAM-0912) traverse le parking du centre des congrès sans avoir rempli sa fiche 7B. « Il n'est pas encore éteint administrativement donc techniquement il ne devrait pas exister dans cette zone réglementée », murmure un agent de sécurité qui préfère taire son grade, visiblement troublé par la situation.

D'ici vendredi soir — date butoir des négociations actées le 26 octobre en séance plénière avec une marge d'allongement tolérée jusqu'à lundi si les tampons humides manquent dans l'imprimerie locale (déjà deux ruptures de stock signalées) —, la présidence arménienne a promis un « texte consensuel ». Consensus qui signifierait que 196 États acceptent enfin d'apposer leur signature sur le même CERFA. Une source proche du dossier glisse à Mediapart qu'un projet pilote est déjà lancé en Estonie : tester, sur trois espèces de lichens et un escargot terrestre (Helix aspersa), la faisabilité juridique d'une extinction « administrativement complète ». Résultat attendu pour 2031. D'ici là, le vivant attendra sa case cochée.