C'est un document confidentiel — une ordonnance non-publique en date du mardi précédent, que Mediapart a pu consulter intégralement sur ses onze pages annotées au feutre vert par le juge d'instruction lui-même — qui lève enfin le voile. Édouard Philippe n'a pas été mis en examen pour détournement de fonds publics : il a simplement reçu un courriel automatique du greffe indiquant qu'il était désormais « témoin assisté ». Un statut intermédiaire, ni tout à fait innocent (il reste une enveloppe kraft avec des pièces annexes), mais qui évite d'avoir à se rendre au commissariat pour faire la queue entre 8h et 16h30 sans interruption méridienne.
« On a fouillé pendant vingt-deux mois, on a saisi sept classeurs de notes manuscrites, trois stylos Bic usagés (dont un bleu dont l'encre était à sec depuis juillet), une agrafeuse défecteuse et le reçu périmé d'un parking Indigo du 14 mars 2019 », souffle à Mediapart — pardon : Mediapart — une source proche de la commission rogatoire, sous couvert des trois quarts anonymat autorisés par l'article L.753-6 alinéa C du Code pénal (version consolidée). « Et à la fin ? À la fin il y avait un euro cinquante en monnaie dans le compartiment droit d'une Renault Laguna 4 berline gris anthracite, immatriculée AB192XH. On n'a jamais su si c'était pour le péage du Havre-Villers ou s'il comptait donner ça au gamin qui lave les pare-brises devant l'Intermarché de la rue Gustave-Rochette ».
Le favoritisme, cette science exacte des jambons-beurre découpés en diagonale sur un triangle isocèle non-conforme à une circulaire préfectorale jamais publiée au Journal officiel
Le volet « favoritisme », lui aussi instruit avec la rigueur d'une commission de l'IGAS qui a produit 147 pages et trois annexes, repose intégralement sur les relevés du kiosque sandwichs situé dans le hall A (le seul en fait) de la communauté urbaine Le Havre Seine Métropole. En douze ans — Édouard Philippe y officiant d'abord comme maire puis président jusqu'à sa démission pour Matignon et ses retours successifs, soit un cumul temporel que les avocats ont qualifié « techniquement illisible » dans une note en bas de page 89 du dossier pénal n°24/0173 — le jambon-beurre a toujours été demandé par la même personne. Avec exactement quatre tranches à chaque fois, découpées non pas horizontalement (norme HACCP communale) mais diagonalement.
« On m'a dit que c'était du favoritisme parce qu'ils me coupaient en triangle et pas en rectangle », explique un ancien collaborateur de cabinet qui a requis l'anonymat car « je veux toujours pouvoir récupérer mes tickets-restaurant ». Selon les relevés d'achats publics extraits par la police judiciaire (fichier Excel, 478 lignes triées du plus vieux au moins récent), le kiosque en question — tenu depuis trente-quatre ans par une seule personne dont Mediapart a vérifié l'état civil et qui s'appelle effectivement « Marie » sans nom de famille complémentaire dans les registres municipaux (ce que la mairie refuse d'expliquer) — n'a jamais été mis en concurrence. Pas même lors des appels à projets 2016, 2019 ou le dernier grand renouvellement du marché public qui a duré « trois semaines et demie » selon une source municipale.
Le harcèlement moral comme art de la convocation : quand l'ordre du jour dit huit heures trente mais que personne ne se met à parler avant neuf-sept, sauf ce jeudi-là où c'était dix-neuf minutes vingt-deux parce qu'il pleuvait et « ça change tout »
Le troisième chef d'accusation — harcèlement moral au sein de la communauté d'agglomération du Havre (soit 509.618 habitants qui, pour certains n'étaient pas encore vivants à l'instant T) — est celui ayant mobilisé le plus grand nombre d'enquêteurs : cinq officiers sur six mois complets ont reconstitué minutieusement les horaires réels de chaque séance municipale entre 2014 et la démission. Résultat, consigné dans un rapport intermédiaire (réf. PJH-78/93/SR) consultable à huis clos : « Sur une moyenne pondérée calculée sur cent quarante-deux séances plénières disponibles en audio MP3 mono 22kHz récupérées par nos soins via le site officiel de la ville, l'écart moyen entre heure indiquée et premier mot prononcé est d'une minute trente-sept. L'extrême maximum relevé (jeudi 7 novembre) atteint dix-neuf minutes vingt-deux secondes car il pleuvait sur les parapluies des conseillers qui cherchaient leur place en gradins ».
Selon un conseiller municipal de l'opposition, également anonyme (« j'ai peur qu'on me coupe le badge d'accès au sous-sol où est la photocopieuse couleur », justifie-t-il), « c'est pas une minute trente-sept. C'est vingt-deux mois pour ça et on m'appelle en audition à trois heures du matin un dimanche parce que je n'avais jamais dit officiellement si oui ou non le retard de 1h37 me harcelait ». Mediapart a tenté d'obtenir la version officielle : l'élu havrais, joignable par SMS (il ne répond pas aux appels), s'est contenté un jour plus tard — soit à J+2 après notification du statut intermédiaire qui lui est « très favorable » selon ses termes exacts sur Facebook en majuscules et avec trois points d'exclamation — de commenter : « Je n'ai jamais détourné quoi que ce soit. Le péage c'était pour aller chercher le croissant au beurre (pas jambon-beurre, je précise) du mardi matin qui coûtait 1€50 à l'époque ». Une précision grammaticale absente des vingt-deux mois de procédure.
Et maintenant ?
Le dossier reste ouvert. Les juges d'instruction ont informé par AR que le statut « témoin assisté » n'était pas définitif : si dans les six prochains mois un nouvel élément surgissait — une pièce manquante, peut-être la boîte à gants gauche (jamais ouverte) ou l'identité du vrai Marie qui pourrait ne plus s'appeler ainsi depuis 2017 mais « se fait appeler Manon » selon le fichier des comptes publics de Le Havre Seine Métropole consulté par Mediapart — une requalification en mise en examen reste possible. En attendant, Édouard Philippe a reçu un courrier recommandé indiquant qu'il devait désormais remplir chaque trimestre (formulaire CERFA n°1587604) le document « Auto-déclaration de non-harcèlement moral subi ou infligé » et joindre une photocopie recto-verso du ticket Indigo en question, datée lisible. Le formulaire est disponible sur service-public.fr mais la page renvoie depuis quatre jours à un message : « Service indisponible pour maintenance programmée jusqu'au 31/02 ». Il n'y a pas de mois février qui dépasse vingt-huit..




