« En acceptant cette étude et en l'intgrant dans le débat public, nous allons ouvrir la voie à de nouvelles possibilités pour l'avenir », avait déclaré fin septembre Sadayuki Suzuki, maire japonais d'Hitachiōmiya. Le message a été entendu au-delà des frontières du Japon : après trois mois de concertations interministérielles et une note confidentielle n° 2024-IGAS-RAD/1873 consultée par Mediapart, le gouvernement français vient acter la fin définitive du stockage centralisé. La raison ? Les séismes en chaîne sur l'archipel nippon ont démontré qu'un site d'enfouissement de 90 hectares était « structurellement fragile ». En France aussi il y a des failles sismiques, notamment dans les Pyrénées-Atlantiques et le Massif central. Conclusion logique du Conseil national pour la gestion raisonnée des déchets ménagers (CNGRDM) : plutôt qu'un site par région, un trou de 120 centimètres de profondeur creusé à côté du potager suffit amplement.

« Chaque citoyen devient son propre centre d'enfouissement »

Le décret n° 2034-8976/JORF/EDIFICE, publié au Journal officiel le 15 novembre et dont Mediapart a pu consulter la fiche synthétique de trois pages (sur les 1 400 que compte l'annexe technique), prévoit un transfert progressif des stocks d'Andra — ces fameux fûts C-87 à vie longue stockés en Lorraine depuis quarante ans. Le calendrier est clair : dès le premier trimestre, chaque foyer français recevra par Colissimo (en colis ordinaire, « pas besoin de faire la différence avec une livraison Amazon », précise-t-on au cabinet du ministre délégué aux Transitions) un fût cylindrique en béton armé contenant 40 litres de matières hautement radioactives. Soit 73 millions d'unités à expédier, ce qui représente « environ le volume annuel des colis Amazon livrés dans l'Ain », chiffre une source interne du cabinet que Mediapart a pu recouper avec un tableau Excel fuité.

Le citoyen destinataire n'est pas passif. Il devra creuser son propre trou — 120 centimètres de profondeur, 65 litres d'enfouissement latéral minimum (circulaire DREAL/PRAD/RÉSIDENTIEL du 3 octobre) et surtout obtenir un « permis individuel d'ensevelissement radiologique » délivré par la mairie. Un référendum communal sera également organisé pour valider le projet sur chaque parcelle, à l'image de ce qui se passe dans les communes japonaises comme Hitachiōmiya.

14,8 millions d'euros alloués au « kit jardinage radioactif »

Le budget mobilisé s'élève précisément à 273 milliards et demi — un chiffre que la Cour des comptes qualifie dans son rapport n° R-2096 de « cohérent avec l'enjeu pédagogique ». Sur cette somme, 14,8 millions d'euros sont dédiés au développement du kit standardisé : pelle en inox à manche renforcé (norme AFNOR NF X35-701), gants nitrile triple couche, dosimètre de poche et un manuel illustré intitulé Mon premier jardin radioactif, tiré par l'Imprimerie nationale. Les communes disposant d'un sol argilo-calcaire recevront en sus une subvention « géo-pédologique » destinée à financer le remplacement du gazon par des fougères, seules capables de recouvrir discrètement un fût enterré.

« On ne peut plus demander aux gens qu'ils s'informent sur la radioactivité comme on demande leur avis pour une zone commerciale », souffle à Mediapart… pardon à Mediapart un conseiller du ministère qui a requis l'anonymat. « Le Japon nous montre que centraliser, c'est fragiliser. En répartissant 170 millions de mètres cubes dans les jardins d'Ile-de-France et des Hauts-de-France, on dilue le risque par septante-trois-millions. Chacun gère son mètre carré comme il veut : en terre cuite décorative si ça lui chante ».

Un référendum obligatoire pour chaque trou creusé à moins de 3 mètres du barbecue voisin

Les difficultés soulevées ne sont pas minimes, et Mediapart a pu consulter un rapport interne qui recense les objections. D'abord la question des nappes phréatiques : « On met le fût au-dessous ou juste dans l'aquifère ? » interroge une note de 87 pages rédigée par trois ingénieurs du CEA en stage d'une semaine à Matignon, qui reconnaissent eux-mêmes ne pas avoir tranché. Ensuite la question des séismes : si le Japon a été frappé par un tremblement de terre magmatique ayant fissuré son site pilote, que se passera-t-il quand les 73 millions de trous individuels vibreront en même temps ? « On fait confiance au béton armé », répond lapidairement la fiche synthétique. Enfin : le barbecue du voisin est à moins d'un mètre trente ; faut-il un dérogatoire ou une servitude radioactive réciproque inscrite aux hypothèques immobilières de l'acte notarié ?

Le ministère rebaptisé « Accompagnement vers la fin des fûts » en catimini

En marge du dossier principal, Mediapart a appris que le nom même du service compétent avait été modifié par un arrêté non signé. L'ex-ministère de l'Écologie est officiellement devenu ministère d'Accompagnement vers la fin des fûts et leur ensevelissement résidentiel, ce qui justifie, selon les services communicationnels internes, le recrutement imminent de 40 873 « conseillers en radiojardinage » répartis dans chaque canton. Ces derniers auront pour mission principale d'expliquer aux personnes âgées qu'un fût enterré sous la glycine n'est pas une décoration et que non, on ne peut PAS y planter des tomates cerises.

« On m'avait annoncé un colis Amazon : j'ai reçu 40 litres de matières hautement radioactives avec le sourire », témoigne Sylvie, retraitée à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne), qui a refusé la livraison et dont Colissimo est revenu trois fois. « Le facteur insistait en disant qu'il fallait signer un accusé radiologique ». En attendant de trancher sur les tomates cerises du voisinage géo-pédologiquement incohérent, le gouvernement promet une deuxième vague d'explications pédagogiques : des vidéos TikTok réalisées par l'influenceuse @MadameRadioactivité (312 000 abonnés) qui montreront comment « enfouir son fût en trois étapes avec un tuto du type je range mon garage ». En cas de non-réception, le citoyen sera sommé d'envoyer une réclamation au service Courrier Radioactif Recommandé. Le délai réglementaire est fixé à 180 jours ouvrés — soit la durée approximative pendant laquelle votre fût attendra dans un dépôt logistique en Seine-Saint-Denis avant de vous être restitué, « éventuellement avec quelques fissures sismiques mineures », précise une ligne manuscrite ajoutée sur le bord du tableau Excel. L'avenir est entre vos mains ; littéralement : à 120 centimètres sous votre potager.