Le centre socioculturel Les Tilleuls, avenue de la République à Mée-sur-Seine (Seine-et-Marne), ne paye pas de sa façade beige : un panneau « Accueil jeunes 15-25 ans » écorné par le gel, une table en formica tachée au ketchup Heinz depuis l'ère Chirac. Mais c'est ici que se joue la présidentielle 2027 pour Ilyas (fiche de poste : manutentionnaire Amazon à Cergy), Naïma (BTS communication, stage non rémunéré chez un influenceur lifestyle de Melun), Théo (« je fais des montages vidéo gratos sur Canva ») et Chloé qui a voté blanc en 2025 « parce que tous ils avaient le même filtre ». Ils ont vingt ans. Leur âge politique se résume à : Macron, deux fois Borne, un Zemmour qu'ils ne nomment plus, et maintenant ce cirque de candidats dont la principale compétence électorale consiste à maîtriser l'effet TikTok qui déforme les narines.

« Il a dit "je vais tout changer" mais en story floue. C'est pas crédible »

Ilyas fait défiler son iPhone 13 fissuré avec le pouce, une Monster Ultra mangue ouverte à trois centimètres du nez de Naïma qui grogne un « c'est collant là » sans lever les yeux de sa propre vidéo — un candidat en short de bain sur la plage de La Rochelle promettant d'abolir « l'inflation existentielle ». Chloé, elle, a déjà pris position : le seul président viable est celui dont la bio Instagram fait moins de deux lignes et qui n'a pas posté entre 2019 et 2023. « Si t'étais en silence pendant quatre ans c'est que tu réfléchissais », argumente-t-elle avec une assurance qu'elle ne mettrait jamais à réviser un partiel.

Théo, lui, a préparé ce qu'il appelle son « benchmark concurrentiel ». Un Google Sheet ouvert sur le téléphone de Naïma — la batterie est à 14 % et personne n'a osé brancher le chargeur multiprise pour ne pas dépendre d'une prise unique. Le tableau compare neuf candidats selon six critères : nombre de vues, taux de complétion des vidéos (la fameuse rétention à trois secondes), cohérence du vernis à ongles avec la couleur du parti, et un champ « Vibes » que Théo remplit avec les émojis 🫠🥲 ou 💀.

Le drame est survenu quand le candidat de gauche a fait une danse TikTok en parlant d'euthanasie active

C'est Naïma qui l'a vu la première. Elle pousse un « oh non » si sincère, si désespéré, que les autres se penchent simultanément vers son écran fissuré à 14 %. Sur le fil : le principal candidat de gauche — disons qu'il a des cheveux grisonnants et une cravate trop courte pour l'encolure du T-shirt « Résistance » en coton bio recyclé — qui exécute un body roll sur un son techno tout en énonçant sa position sur la fin de vie. Silence dans le canapé défoncé.

— Il a fait une danse, dit Ilyas comme on annonce qu'il pleut dehors. — Non mais attends, il a fait la danse ET il parle d'euthanasie active, corrige Chloé en reculant sur son siège pour voir l'écran à distance. C'est le combo ultime du mec qui veut tout et son inverse dans les mêmes trois minutes quarante-deux secondes de vidéo. — En vrai c'est stratégique, tente Théo par pure loyauté professionnelle envers la plateforme. L'algo pousse plus si t'es drôle avant d'être sérieux...

Naïma a déjà swipé vers le suivant : un candidat qui lit ses promesses en ASMR chuchotée dans un micro Rode noir, fond vert du bureau de l'Elysée flouté par une IA gratuite. « Il me regarde comme si j'étais sa copine qu'il trompe », résume Chloé.

À 17 h 43, le consensus démocratique se réduit à : « celui qui a la meilleure playlist Spotify en bio »**

L'après-midi s'étire. Dehors il pleut sur Mée-sur-Seine comme dans nulle autre ville de France — une pluie fine et grise qui donne envie d'être apolitique pour toujours. Le chargeur multiprise est finalement branché à 16 h, ce qui déclenche un petit « ohhh » collectif quand les quatre écrans s'allument simultanément.

Ils ont fini par éliminer six candidats en vingt minutes (critère : le filtre était trop lisse ou pas assez). Il en reste trois. Le consensus est mouillé mais réel. Ilyas résume la situation avec une lucidité que n'atteindra jamais aucun éditorialiste du Monde :

— Franchement j'en ai rien à foutre de ses 240 mesures sur le logement social si dans sa vidéo il a un ring light qui lui fait des yeux d'anime. J'y crois pas.

Chloé, elle, cherche encore s'il est possible de voter blanc en cochant une case OU en ne se présentant tout simplement jamais au bureau de vote du centre socioculturel — ce qui serait « plus honnête intellectuellement ». Naïma a déjà créé un compte TikTok anonyme nommé @primo_vote_en_colère pour poster sa review des trois finalistes. Premier like : Théo, avec une main moite et le pouce tremblant de fatigue.

À 18 h, la salle polyvalente se vide sur les chapeaux de roue car il y a un cours d'auto-défense à dix-huit heures quinze au dojo du parc des sports. Ilyas glisse son téléphone dans sa poche avant-depart en marmonnant : « On verra qui gagne le plus de vues entre dimanche et lundi ». Naïma éteint l'écran sans regarder les chiffres.

Sur la table en formica, une goutte de Monster mangue a séché depuis mars. Personne ne la nettoiera.