Il fallait voir l’émotion sincère des notables locaux, une coupe de champagne millésimé à la main, devant les toiles de Paul Signac et de Maximilien Luce célébrant l’abolition du salariat et le grand soir insurrectionnel. En inaugurant sa nouvelle exposition « Ni Dieu ni maître » consacrée au compagnonnage brûlant entre les peintres d’avant-garde et les penseurs anarchistes de la fin du XIXe siècle, le musée La Piscine de Roubaix a réussi un miracle dialectique : transformer la dynamite théorique de Louise Michel et de Pierre Kropotkine en événement mondain incontournable de la saison culturelle des Hauts-de-France.
« Franchement, l’anarchisme de 1890, quand c’est bien encadré sous verre blindé avec un éclairage LED muséal et trois agents de sécurité privée à chaque porte, ça a un charme fou », s’extasie Gonzague de Beauchamp, président du club des mécènes d’entreprise de la métropole lilloise, en rajustant son nœud papillon devant une gravure appelant au renversement immédiat de la bourgeoisie industrielle. « Ce que j’adore chez ces artistes libertaires, c’est leur côté très start-up, très disruptif face aux normes de leur époque ! Bon, évidemment, quand mes propres ouvriers logistiques à dix kilomètres d’ici demandent cinquante centimes d’augmentation ou refusent les cadences du samedi, j’appelle tout de suite les gendarmes mobiles, il ne faut pas non plus mélanger l’histoire de l’art et la gestion des ressources humaines. »
Des tote-bags « La propriété, c’est le vol » vendus 49,90 euros (paiement sans contact uniquement)
À la sortie des galeries bordant le célèbre bassin Art déco du musée, la boutique officielle de l’exposition ne désemplit pas. Entre deux catalogues sur papier glacé, les visiteurs pressés peuvent s’offrir toute une gamme de produits dérivés « Insurrection Chic » : bougies parfumées senteur Barricade & Fleur d’oranger à 38 euros, mugs en porcelaine « Mort aux vaches (édition collector numérotée) » ou encore petits drapeaux noirs en soie cousus main, livrés avec un certificat d’authenticité signé par la chambre de commerce.
« On a dû calmer un peu le jeu sur les ateliers pédagogiques du mercredi après-midi », confie en souriant une médiatrice culturelle du musée en recollant une étiquette de prix. « La semaine dernière, après avoir lu à voix haute les textes d’Élisée Reclus sur l’entraide et l’abolition de l’autorité, un groupe de visiteurs a voulu repartir avec la caisse enregistreuse de la billetterie en criant que la culture appartenait au prolétariat émancipé. On a dû leur expliquer très gentiment que l’anarchisme s’arrêtait strictement au tourniquet de sortie et que le parking souterrain restait facturé trois euros vingt le quart d’heure. »
Un dîner de gala à 400 euros le couvert pour débattre de l’abolition des privilèges
Pour clore cette rétrospective en beauté, la municipalité et les partenaires bancaires de l’événement préparent déjà un grand colloque VIP intitulé « Penser la grève générale autour d’un buffet de Saint-Jacques snackées », strictement réservé aux détenteurs du pass Platine.
« C’est toute la beauté du patrimoine culturel français », résume avec philosophie un historien du mouvement ouvrier venu visiter l’exposition en voisin. « En France, tant que vous êtes vivant et que vous manifestez dans la rue pour vos droits sociaux, le préfet vous envoie des grenades lacrymogènes. Mais si vous avez la patience d’attendre cent trente ans après votre mort, les descendants de ceux qui vous ont fait arrêter inaugureront une salle à votre nom en mangeant des macarons au foie gras. »



