C'est une page qui se tourne dans l'histoire du livre français, et personne n'a demandé à tourner la dernière.
Mercredi matin, au terminal F de Roissy-Charles-de-Gaulle comme sur le quai 14 bis de la gare de Lyon, les deux derniers points Relay encore fonctionnels « à l'économie » — c'est ainsi que Laurent Dassault (pas celui-là), responsable merchandising chez Lagardère Travel Retail, a désigné pudiquement cette anomalie qui permettait aux libraires d'ordonner eux-mêmes leurs stocks de Proust ou de Houellebecq. À compter du 1er juillet prochain et après une « période transitoire accompagnée » (un mois), l'intégralité des quelque 800 boutiques Relay en France adoptera la nouvelle nomenclature : plus aucun ouvrage ne sera exposé à hauteur d'œil sans autorisation préalable de la direction commerciale. En contrepartie, chaque boutique recevra un kit Lego Technic « Edition Collector Littérature Française », une boîte grise et moche contenant 147 briques représentant schématiquement l'intégralité du corpus littéraire hexagonal.
Le livre reclassé en catégorie « objet encombrant »
Le communiqué interne, que nos confrères ont pu consulter (et qui fait exactement seize pages de jargon supply-chain), stipule noir sur blanc : « À compter de la rentrée 2026, tout ouvrage physique sera considéré comme un accessoire récréatif à faible rotation et ne pourra plus être commandé par le libraire local sans validation du tableau Excel n°7B (version non-macros activés). » Les rayonnages actuellement occupés par les romans français seront progressivement libérés au profit d'un « parcours immersif brique-par-brique » conçu en partenariat avec la marque danoise. Interrogé sur ce qui, concrètement, différencie un Lego Technic 42178 (le buggy tout-terrain) du dernier Goncourt de Kamel Daoud, le directeur général France a répondu : « Franchement ? Le poids volumétrique en palette EUR/EPAL est deux fois moins élevé pour la boîte. C'est une question d'optimisation logistique que les gens ne comprennent pas parce qu'ils confondent émotion et ergonomie du flux tendu. »
Un formulaire Cerfa 1472-bis désormais obligatoire pour emprunter un roman
Les clients qui souhaiteront tout de même acheter L'Étranger ou une BD d'Astérix devront dorénavant remplir le « Formulaire de Demande Individuelle de Lecture (FDIL) », disponible exclusivement sur l'espace client Lagardère Connect, puis attendre un délai légal de 72 heures ouvrées pour que leur exemplaire soit acheminé depuis un entrepôt logistique à Roissy où les livres ne sont plus en rayon mais stockés « hors-sol ». « J'ai mis trois semaines et deux mails au service client pour récupérer mon dernier Marc Lévy. À la fin, on m'a proposé un code promo -10 % sur le Star Wars Millennium Falcon », témoigne Sylvie, 62 ans, retraitée de l'Éducation nationale en attente d'un colis qui n'est jamais arrivé.
Le syndicat CGT Culture dénonce « une liquidation par briques interposées », la CFDT appelle au calme et à un référendum interne sur les couleurs des Lego
Face à cette offensive, le collectif Gare & Livres, composé de onze libraires en grève depuis dix jours devant l'entrée principale du Terminal 2E (avec pancartes autocollantes « Mon rayon n'est pas une boîte »), a saisi la CNIL pour non-respect des données personnelles des lecteurs ayant consulté leurs fiches produits avant le changement. De son côté, Patrick Martin — toujours lui et on ne s'en lasse plus — président du MEDEF, a salué sur BFM Business « un magnifique cas d'école de disruption par l'abandon pur et simple » tout en suggérant aux libraires licenciés « de se reconvertir comme monteurs Lego certifiés niveau 3 », formation gratuite disponible via la plateforme interne Lagardère Academy (module e-learning n°12 : « Les techniques avancées d'emboîtement de briques pour les ex-spécialistes en littérature comparée »).
Et pendant ce temps, l'État promet un « grand plan Lecture 4.0 » financé par la vente des Lego à prix fort sur Amazon (propriété… non)
En réaction parlementaire, le ministre de la Culture Rachida Dati a annoncé dans une allocution filmée depuis les bureaux du siège Lagardère — ce qui n'a étonné personne — un « Plan Lecture 4.0 » doté d'un budget record : « Chaque élève recevra à sa rentrée non pas trois livres mais six briques Lego, dont deux compatibles avec le programme de philosophie en terminale. » Le groupe Bolloré a précisé qu'il s'agissait là du premier maillon avant la suppression définitive des mots dans les rayons d'ici 2031 : « On y travaille activement pour que plus aucun texte ne puisse être lu à moins de scanner un QR Code renvoyant vers une vidéo YouTube sponsorisée. C'est l'équivalent culturel d'une mise en conformité RGPD du cerveau », a conclu le directeur général dans son interview exclusive au Figaro.




