« On ne peut pas tout bloquer en même temps, ce serait irresponsable pour la circulation sur l'A1 à hauteur de Saint-Denis. Il faut qu'on sache qui est mécontent et quand » , a déclaré le ministre délégué chargé du Fluidification des Colères Citoyennes, Marc-Antoine Devergnat, lors d'une conférence de presse tenue dans un bureau exigu sans fenêtre au 14e étage du ministère de l'Intérieur. La plateforme MonCréneauDeColère.fr est opérationnelle depuis ce matin à zéro heure et recense déjà « plus de 380 000 demandes en file d'attente », a précisé le cabinet, qui promet un délai moyen de traitement des doléances collectives fixé entre quatorze mois et demi pour les habitants du Blanc-Mesnil.

Un formulaire Cerfa n°14.729-3 à compléter avant toute indignation légitime

Le protocole est strictement codifié : l'usager souhaitant manifester contre la hausse des prix de l'électricité ou le maintien d'un proviseur qui a autorisé une interpellation policière dans son bureau doit se connecter, scanner sa carte Vitale et un justificatif de domicile daté de moins trois mois. Un questionnaire à choix multiples permet ensuite au citoyen d'identifier « votre principale source de colère » parmi les 47 cases disponibles : hausse des prix, répression historique en lycée professionnel, « Bloquons tout ! mais pas trop, on a le match du PSG ce soir ». La case « convergence avec la lutte antiraciste ET l'infirmière libérale d'Inquiétante-Sur-Seine (27) cochant les deux premières cases » est réservée aux dossiers de catégorie A+. J'ai mis 45 minutes à remplir le formulaire et quand j'étais enfin prête, il n'y avait plus aucun créneau disponible avant novembre. J'avais presque oublié pourquoi j'étais en colère , confie Anne-Gaëlle Kramer infirmière libérale et vice-présidente du collectif Infirmiers Libéraux En Colère (Section Côte-d'Or).

Le lycée comme « zone d'accueil des interpellations pédagogiques »

Pilote dans trois établissements de Seine-Saint-Denis — dont le célèbre Paul-Éluard à Saint-Denis, où une tentative d'interpellation avait déjà eu lieu l'an dernier en présence du proviseur , la réforme prévoit désormais que les forces de l'ordre accèdent aux lycées par un sas dédié baptisé « Guichet Unique Interpellaire », situé entre le self et la salle des professeurs. Les élèves souhaitant être arrêtés en cours d'épreuve commune doivent cocher sur Pronote une case dédiée : Je consens à mon interpellation pédagogique pendant ma plage horaire de 10h-12h30. Une circulaire du rectorat précise que « les contrôles de police ne peuvent excéder quarante-cinq minutes, soit la durée réglementaire d'un cours magistral ». Le proviseur concerné n'a pas souhaité commenter. Il était en réunion interministérielle.

LFI propose un amendement pour transformer le formulaire Cerfa en « outil populaire auto-organisé »

Côté politique, La France insoumise a réagi dans la soirée par une motion interne de 47 pages intitulée Pour que MonCréneauDeColère devienne notre plateforme à nous, qui propose d'ajouter un onglet supplémentaire : « Colère non programmable et irréductible (cocher si votre rage ne tient pas en 3 cases) ». Le politiste Rémi Lefebvre, interrogé par nos confrères de Mediapart dans une édition que personne n'a lue à cause du manque d'infographisme, a résumé : « Il est piquant de constater qu'un mouvement censé incarner la colère des classes populaires se structure désormais autour de rendez-vous pris 14 mois en avance sur un site qui plante au troisième écran. C'est une politisation populaire par voie administrative et ce n'était pas le projet initial mais bon, on fait avec » .