Le Palais Karén Demirjian, à Erevan, n'a pas été conçu pour accueillir sept cents délégués tropicaux transpirant sous un chauffage central arménien réglé sur vingt-quatre degrés. Mais c'est ici que le monde se réunit en grande pompe pour célébrer la biodiversité planétaire — dans une capitale où l'arbre local le plus exotique est un platane rachitique planté par Staline. L'ironie n'échappe à personne, sauf aux trois cents consultants de McKinsey et Boston Consulting Group qui arpentent les couloirs en baskets blanches immaculées avec des badges « Sustainable Impact Lead » scotchés sur la poitrine.

Sur le stand numéro 47 — entre un kiosque IKEA proposant une cabane à oiseaux recyclable sponsorisée par Shell, et l'espace L'Oréal où l'on vous offre gratuitement du shampoing en bouteille compostable contre vos données biométriques faciales — trône fièrement la délégation canadienne. Son objectif officiel : présenter le plan national de protection des forêts boréales. Sa méthode concrète : distribuer aux gardiens cris et inuits un QR code les renvoyant vers une application nommée CarbonSoul™, développée par une start-up israélienne basée à Tel-Aviv, qui monétise leur droit ancestral sur la terre en tokens échangeables sur le Nasdaq.

« Votre forêt vaut désormais 47 euros l'hectare-année »

« Franchement, on a mis un designer UX de chez Publicis pour que les icônes soient vraiment intuitives », explique Margaux Delvaux-Villeneuve, trentenaire en col roulé beige qui dirige la division Indigenous Empowerment & Carbon Offset du cabinet Roland Berger. Devant elle, une jeune femme Yanomami d'une vingtaine d'années fixe l'écran avec un silence si dense qu'on pourrait le tondre et le vendre comme laine bio à 89 euros les chaussettes.

« On vous accompagne dans la transition vers votre nouveau modèle économique », poursuit Margaux en tapotant son iPad Pro. « Vous avez toujours vécu de la forêt, c'est magnifique. Mais maintenant on peut valoriser cette relation au vivant via un portefeuille diversifié d'actifs verts liquides sur le marché européen du carbone réglementé... » La jeune femme Yanomami coupe : « Tu m'as dit que je devais apprendre à lire des tableaux Excel pour protéger ma rivière ? » Margaux sourit, émue. « Exactement ! C'est ce qu'on appelle un parcours d'autonomisation numérique endogène et horizontalisé. On a même prévu une session de team building en kayak sur le lac Sevan demain matin si vous voulez. »

Le stand du CNRS distribue des brochures plastifiées « Protéger la forêt : mode d'emploi (par un chercheur parisien) »**

Non loin, au pavillon français — co-organisé par l'Agence française de développement et Danone qui a obtenu le droit d'exposer ses yaourts bio-symbiotiques à côté des cartes ethnographiques du bassin amazonien — une table ronde se tient sous un bandeau brodé : « Les savoirs autochtones, premier rempart contre la sixième extinction. » À l'estrade, trois universitaires parisiens en costume-cravate expliquent pendant quarante-cinq minutes que les peuples indigènes sont « des réservoirs irremplaçables de connaissance écologique cumulative sur sept mille ans d'évolution non-linéaire du rapport humain au biotope ». Puis ils appellent la salle à financer un nouveau programme de recherche. À Erevan. En hiver.

Un délégué Mapuche, assis quatrième rangée en pull trop mince pour le chauffage arménien, se penche vers sa voisine guaraní et murmure : « Ils viennent d'expliquer à ma grand-mère comment elle est censée protéger la forêt qu'elle protège depuis vingt générations. En français de l'école normale supérieure. » Sa voisine hoche lentement la tête.

Shell offre un stage rémunéré (600 euros/mois) pour « devenir ambassadeur carbone certifié ISO »

La scène se répète dans chaque allée : on célèbre le gardianisme ancestral, puis, trois mètres plus loin, une multinationale propose au même individu de signer un contrat en anglais juridiquement opaque qui lui versera six cents euros mensuels pour surveiller des arbres qu'il connaît mieux que tous les géologues du GIEC. Le tout assorti d'un module e-learning obligatoire sur Slack intitulé « Bienveillance et inclusion dans l'entreprise à mission ». En bas de la brochure, en caractères minuscules : Ce programme est sponsorisé par TotalEnergies.

À vingt-trois heures quarante-sept, heure locale du Caucase Sud, Margaux Delvaux-Villeneuve quitte son stand avec un mug Starbucks « Think Different » rempli de thé vert tiède. Elle croise la jeune Yanomami qui range ses affaires dans un sac à dos Decathlon offert au welcome kit VIP des délégations autochtones.

— Alors ? lui demande Margaux, sincèrement inquiète. Le parcours vous a plu ?

La femme regarde longuement le badge « Sustainable Impact Lead » sur la poitrine de l'autre consultante, puis pointe du doigt un cactus en plastique posé à côté d'une plante grasse artificielle.

— Tu vois ce faux cactus en résine recyclée sponsorisé par Coca-Cola ? lui demande-t-elle. Eh bien ma forêt est morte parce qu'un type a signé pour vous une « compensation carbone » sur le papier, et maintenant y'a un parking à camions là où j'attrapais les grenouilles.

Margaux hoche la tête avec compassion professionnelle : « C'est exactement ce genre de feedback qualitatif que je remonte dans notre Sprint Review. » La Yanomami repart vers sa chambre sans ascenseur au troisième étage du Palais Karén Demirjian, enfilant ses chaussettes IKEA recyclées sur un sol carrelé à vingt-quatre degrés qui sent le cire industrielle et la bonne conscience carbonisée.