À Bercy, on appelle cela le « miracle de la soustraction créatrice ». Quarante ans après l’échec documenté de toutes les cures d’austérité en Europe, les hauts fonctionnaires du Trésor viennent de ressortir de la naphtaline leur concept favori : l’« austérité expansive ». Le principe, défendu sans rire dans les dernières notes ministérielles, repose sur une intuition quasi mystique : en coupant brutalement quarante milliards d’euros dans les écoles, les transports, les collectivités locales et l’hôpital public, les Français vont être saisis d’une telle euphorie psychologique qu’ils vont se ruer dans les magasins pour acheter des canapés neufs et relancer le PIB.

« C’est exactement comme la taille des rosiers ou la saignée au XVIIe siècle chez les médecins de Molière », explique avec ferveur Gaspard de Villedieu, sous-directeur de la Croissance par le Vide à Bercy, devant une courbe économique dessinée au feutre vert qui monte vers le plafond après avoir été retournée à l’envers. « Si un patient a 40 de fièvre et qu’il est exsangue, le réflexe archaïque de la gauche consiste à lui donner à boire et à manger. Erreur fatale ! Nous, nous lui retirons deux litres de sang supplémentaires : en voyant qu’on ne dépense pas un centime pour le soigner, le patient reprend instantanément confiance dans le sérieux budgétaire de son médecin et il court un marathon dès le lendemain matin ! »

« En apprenant la fermeture de ma maternité, j’ai eu une envie folle d’investir en Bourse »

Pour prouver l’efficacité redoutable de ce théorème, le ministère de l’Économie assure avoir déjà recueilli des dizaines de témoignages d’usagers littéralement galvanisés par la disparition de leurs services publics de proximité.

« C’est fou l’effet psychologique que ça produit sur le moral d’un ménage », confirme fictivement la note de synthèse de Bercy en citant l’exemple théorique de Kévin, ouvrier dans la Sarthe. « Lorsque cet agent économique apprend que sa ligne de train TER est supprimée, que ses indemnités chômage sont rabotées de 30 % et que la classe de CE1 de sa fille compte désormais trente-huit élèves pour un demi-tabouret, il ressent un choc de confiance libérateur : il se dit que les agences de notation américaines vont être super contentes, et il commande immédiatement trois voitures électriques neuves pour fêter ça ! »

Dans la vraie vie, hélas, les commerçants et les maires interrogés par Mediapart peinent encore à observer cette fameuse ruée vers la consommation provoquée par la baisse du pouvoir d’achat.

Le prix Nobel d’alchimie budgétaire en ligne de mire

Face au scepticisme tenace de l’Insee, du FMI et des lois élémentaires de l’arithmétique de niveau CM1 — selon lesquelles retirer quarante milliards de l’économie réelle retire effectivement quarante milliards de l’économie réelle —, les experts de Bercy refusent de céder au défaitisme.

« Si l’austérité expansive n’a pas encore fonctionné depuis 1983, c’est tout simplement parce qu’on n’a jamais osé couper assez fort », tranche un conseiller économique de Matignon en rangeant sa calculatrice. « Mais vous verrez : le jour où nous aurons réussi à ramener le budget des services publics à zéro euro tout rond, la confiance des marchés financiers sera tellement stratosphérique que les routes se goudronneront toutes seules par la seule force de l’optimisme libéral. »