À Francfort, au trente-huitième étage de la tour de la Banque centrale européenne (BCE), la consigne est désormais formelle : si un numéro commençant par +33 s’affiche sur le téléphone de Christine Lagarde après 22 heures, il est formellement interdit de décrocher. Alors que les marchés financiers s’inquiètent du dérapage abyssal du déficit public français, Mediapart a pu consulter l’historique des messages vocaux envoyés ces dix derniers jours par Bercy à la présidente de l’institution monétaire. Le ton y tient moins du traité de Maastricht que du colocataire fauché qui supplie son ex-compagne de lui avancer le loyer du mois de novembre.

« Coucou Cricri, c’est nous, excuse-nous de te déranger un samedi soir à 2h14, on pensait à toi… », débute ainsi une note vocale de quatre minutes trente enregistrée depuis les cuisines du ministère de l’Économie, sur fond de bruit de glaçons et de soupirs angoissés. « Dis, tu te souviens quand on se faisait des grands plans de relance en 2020 sans regarder l’addition ? C’était chouette, non ? Bon, voilà, on a eu une petite galère de trésorerie, trois fois rien, un trou de cent cinquante milliards parce qu’on a oublié de faire payer des impôts aux grandes entreprises pendant sept ans. Tu pourrais pas juste activer ton bouton magique d’achat d’obligations d’ici lundi matin 9 heures ? Promis, on te rembourse dès que la croissance repart en 2048. »

Des emojis « cœur brisé » laissés en « Vu » par les banquiers allemands

Selon plusieurs témoins présents au dernier conseil des gouverneurs de la BCE, l’insistance française aurait fini par lasser jusqu’aux membres les plus patients du directoire. Mardi dernier, après que Christine Lagarde a laissé quatre messages de Bercy en « Vu » sans répondre, le ministre des Finances aurait tenté d’appeler en numéro masqué depuis le téléphone fixe du standard de Matignon, avant d’envoyer un selfie de toute l’équipe budgétaire faisant la moue devant un graphique de taux d’intérêt en hausse.

« C’est devenu franchement gênant pour tout le monde », souffle un banquier central néerlandais en ajustant ses lunettes. « La semaine dernière, ils nous ont envoyé un virement Paylib de douze euros cinquante avec en commentaire : "Premier remboursement de la dette souveraine, vous voyez qu’on fait des efforts sérieux ;)". Et quand on leur demande où sont passées les recettes fiscales, ils nous répondent que leur chien a mangé le projet de loi de finances rectificative. »

Privé de la planche à billets européenne, le gouvernement français cherche désormais dans l’urgence des solutions alternatives pour boucler la fin du mois sans déclencher la colère des agences de notation.

Une cagnotte Leetchi « Sauvons le train de vie du CAC 40 » à l’étude

Dans les bureaux de Bercy, toutes les pistes sont sur la table — à l’exception formelle, bien sûr, de rétablir l’impôt sur la fortune, ce qui serait contraire aux convictions philosophiques de l’exécutif. Parmi les options sérieusement étudiées figurent la mise en vente de la Joconde sur Vinted (« bon état général, cadre d’origine, remise en main propre au Louvre uniquement »), la location du château de Versailles pour des mariages d’influenceurs de Dubaï, ou encore l’envoi d’un stagiaire du Trésor public gratter deux millions de tickets « Astro » au tabac-presse de la gare de Lyon.

« Si Christine Lagarde continue de faire sa princesse à Francfort, nous prendrons nos responsabilités souveraines », prévient un haut fonctionnaire du ministère en fouillant sous les coussins des canapés du salon Michel-Debré à la recherche de pièces de deux euros égarées. « Après tout, si on éteint le chauffage dans les hôpitaux et la lumière dans les universités dès 16h30, on devrait bien réussir à tenir jusqu’au prochain remaniement. »