Les images ont fait le tour des réseaux sociaux, suscitant l’incompréhension des passants mais l’admiration unanime des théoriciens du lâcher-prise. Le 24 octobre dernier à Nice, alors qu’un groupe de militants d’extrême droite frappait méthodiquement des manifestants sous les yeux d’un cordon de forces de l’ordre immobile, aucun agent n’a esquissé le moindre geste. Contactée par Mediapart, la préfecture des Alpes-Maritimes dément fermement toute complaisance idéologique et dévoile les coulisses d’une expérimentation pilote : la « neutralité contemplative en milieu hostile ».
« On nous reproche toujours d’intervenir trop brutalement, avec des grenades de désencerclement et des matraques télescopiques qui cassent l’ambiance », soupire le brigadier-chef Jean-Kévin R., encore vêtu de son gilet pare-balles en lin bio, en touillant une infusion verveine-camomille au commissariat Auvare. « Là, quand on a vu ces trente garçons au crâne rasé arriver avec des barres de fer, on s’est regardés avec les collègues et on s’est dit : qui sommes-nous pour interrompre leur expression corporelle ? Si on les interpelle au bout de trente secondes, ils repartent frustrés, ils somatise, et derrière c’est toute la paix intérieure du quartier qui trinque. »
« Une chorégraphie très organique, presque solaire »
Selon le compte rendu d’intervention consulté par Mediapart, les huit fonctionnaires présents sur le trottoir ont d’abord hésité entre siffler un hors-jeu et applaudir la synchronisation du groupuscule nationaliste. Installés en demi-cercle à quatre mètres des heurts, les mains croisées dans le dos selon la posture dite du « saule pleureur apaisé », les agents ont observé pendant près de douze minutes les coups de pied pleuvoir sur les manifestants au sol.
« Franchement, d’un point de vue purement esthétique, il y avait un vrai travail sur l’occupation de l’espace urbain », confie sous couvert d’anonymat un officier de liaison présent ce jour-là, qui avoue avoir failli sortir son carnet de croquis. « À un moment, mon binôme a voulu dégainer sa gazeuse parce qu’un manifestant de gauche saignait du nez sur ses chaussures toutes neuves. Je lui ai posé la main sur l’épaule et je lui ai murmuré : "Respire, Thierry. Laisse couler l’énergie. Si cet homme reçoit un tabouret en terrasse sur l’arcade sourcilière, c’est que l’univers avait un message à lui transmettre." »
Du côté de la mairie de Nice, on salue une « avancée majeure dans l’apaisement des relations entre la police et une partie très ciblée de la jeunesse sportive locale ». Dans les couloirs de l’hôtel de ville, un conseiller sécurité s’agace même de la mauvaise volonté des victimes : « C’est toujours pareil avec les syndicalistes et les associatifs : dès qu’ils prennent quatre coups de casque de moto, ils se ferment comme des huîtres, ils appellent les pompiers, ils cassent toute la dynamique de groupe. Aucun effort de vivre-ensemble. »
Une cellule d’écoute ouverte pour les policiers éblouis par la scène
Loin de sanctionner les équipages restés les bras croisés, le ministère de l’Intérieur envisage désormais de généraliser ce dispositif d’« observation non-violente » à l’ensemble des cortèges d’extrême droite sur le territoire national. Des chaises longues pliantes siglées « CRS – Zone Zen » ainsi que des jumelles de théâtre et des sachets de pop-corn allégés en sel auraient déjà été commandés par la préfecture pour les prochains rassemblements identitaires de l’automne.
En revanche, la hiérarchie policière précise que cette doctrine bouddhiste reste strictement réservée aux descentes nationalistes. « Attention, il ne faut pas non plus tomber dans le laxisme intégral », tempère un haut gradé de la place Beauvau en vérifiant les stocks de LBD 40. « Si demain trois étudiants en sociologie ou deux retraités de la CGT traversent en dehors des clous avec une banderole pour les services publics, nous reprendrons évidemment nos méthodes traditionnelles de charge au galop. La méditation a ses limites : on ne peut pas atteindre le nirvana si des gauchistes réclament des hausses de salaires. »
À Nice, trois agents ont tout de même obtenu quatre jours d’arrêt maladie pour « fatigue oculaire intense » après avoir regardé l’agression sans cligner des yeux pendant un quart d’heure. Les assaillants, quant à eux, ont reçu un SMS de félicitations de la municipale les invitant simplement, la prochaine fois, à penser à trier leurs manches de pioche dans le bac jaune en quittant les lieux.




