Dans le milieu feutré du conseil social auprès des comités sociaux et économiques (CSE), la nouvelle a provoqué un silence gêné suivi d’un fou rire nerveux. Condamné par la cour d’appel pour « harcèlement moral » et « travail dissimulé » après avoir essoré ses propres consultants chargés d’évaluer le burn-out chez les autres, le cabinet d’expertise Syndex ne s’est pas laissé abattre : fidèle à son cœur de métier, la direction a immédiatement décidé de mandater le cabinet Syndex pour enquêter sans concession sur les dérives managériales du cabinet Syndex.
« Nous avons été extrêmement choqués d’apprendre par le tribunal que nous maltraitions nos équipes », explique avec une gravité impeccable un membre du directoire, assis tour à tour du côté gauche puis du côté droit de son bureau pour jouer successivement le rôle du client coupable et celui de l’expert incorruptible. « Nous nous sommes donc dit : qui de mieux placé sur le marché français que nos propres spécialistes des risques psychosociaux pour venir nous interroger nous-mêmes, nous facturer quatre cent mille euros hors taxes et nous remettre un rapport de deux cents pages concluant que nous traversons une phase de transformation agile un peu tendue ? »
Des consultants en burn-out chargés de rédiger le rapport sur leur propre burn-out
Sur le terrain, la réalisation de cet auto-audit tourne toutefois au casse-tête logistique. Pour boucler dans les délais ce rapport monumental sur la surcharge de travail et les heures supplémentaires non déclarées au sein de l’entreprise, la direction a en effet exigé que ses consultants y travaillent tout le week-end et tard le soir, sans pointer leurs heures.
« Hier soir à 23h40, j’étais dans mon bureau en train de m’interviewer moi-même sous couvert d’anonymat pour savoir si je me sentais sous pression », raconte Chloé, 31 ans, analyste senior, les yeux cernés devant sa cinquième tasse de café froid. « Au bout d’une heure, le moi-consultant a diagnostiqué un épuisement professionnel sévère chez le moi-salarié. J’ai voulu alerter la direction, mais comme c’était aussi moi qui devais rédiger la réponse de la direction contestant les conclusions de l’audit, je me suis envoyé une lettre d’avertissement à moi-même avant de fondre en larmes sur mon clavier. »
Dans les couloirs du siège, l’ambiance est désormais à la schizophrénie méthodologique : chaque matin, les managers organisent des réunions debout de trois heures pour rappeler avec fermeté que « la bienveillance est obligatoire sous peine de licenciement pour faute grave ».
Une cellule d’écoute facturée en heures supplémentaires dissimulées
Malgré la sévérité de l’arrêt de la cour d’appel, les dirigeants du cabinet voient déjà dans cette condamnation un formidable argument commercial auprès des grandes entreprises du CAC 40.
« Avant, quand nous allions expliquer à un directeur des ressources humaines de banque ou de grande distribution que ses méthodes de management broyaient les salariés, il nous trouvait parfois un peu donneurs de leçons », sourit un associé du cabinet en rangeant la facture de l’auto-audit dans ses frais généraux. « Maintenant, nous pouvons lui dire les yeux dans les yeux : "Croyez-nous, le harcèlement moral et le travail dissimulé, on connaît, on a même été condamnés pour ça ! Ce n’est pas de la théorie livresque, c’est du vécu artisanal de terrain !" Depuis l’annonce du jugement, nos commandes auprès du Medef ont bondi de 40 %. »




