« C'est un pas colossal vers la protection du vivant, parce qu'on a enfin réussi le tour de force de se mettre d'accord sur rien. » En quittant Erevan samedi matin au terme de trois jours de tractations à huis clos dans une salle climatisée qui tournait en mode « éco » (soit dix-huit degrés minimum pour ne pas trop consommer), les délégations des 190 pays signataires arboraient le visage crispé du fonctionnaire fier d'avoir coché la bonne case sur un tableau Excel. La COP biodiversité n'a accouché que de ce qu'elle pouvait : une pile de paragraphes creux qui repoussent chaque sujet qui fâche à 2027.

Un corpus juridique « épais » mais d'une densité moléculaire zéro

Le texte final, qualifié par la présidence arménienne de « fondation normative pour le prochain cycle » — un euphémisme diplomatique qui signifie littéralement « on a écrit des phrases sans contenu et il faut bien appeler ça quelque chose », fait plusieurs centaines d'articles. Le décompte est éloquent : sur les points litigieux (financement de la protection marine, interdiction effective du plastique dans l'alimentation, gel immédiat des subventions agricoles destructrices), le document ne dit rien. Rien au sens strict : pas même un « à discuter », juste une mention indiquant que ces questions seront inscrites « en amont » d'une prochaine session qui n'existe pas encore.

Côté Amazonie, Lula repart avec la garantie solennelle de ses partenaires qu'on reparlera du poumon vert mondial dans deux ans. « Le Brésil se félicite d'avoir obtenu que l'Amazonie soit mentionnée trois fois au lieu de deux », a commenté un conseiller brésilien sous couvert d'anonymat, avant d'être rappelé à la gravité par sa hiérarchie.

L'exercice rhétorique du « consensus sur le silence »

Face aux ONG qui pointaient l'absence pure et simple de mécanismes contraignants, les négociateurs ont dégainé leur argument massue. « Vous dites qu'il n'y a pas d'accord ? C'est faux : il y a un accord pour ne rien décider ensemble au même moment. Ce qui est déjà une prouesse institutionnelle considérable », a déclaré le porte-parole de la présidence, visiblement convaincu du bien-fondé de sa démonstration.

Même logique côté subventions publiques à l'agriculture destructrice : pas un centime n'est gelé ou redirigé. Mais une commission informelle sera créée pour « explorer les modalités d'une réflexion sur le principe éventuel » — trois niveaux de conditionnel qui font dire aux diplomates qu'ils ont accompli « la première étape irréversible vers l'abandon des subventions ». La Russie et un groupe de pays du Golfe, eux, se sont félicités que rien ne bouge : « Un statu quo intelligent est une forme supérieure d'action écologique. » En Arménie même, où les forêts brûlent chaque été depuis 2015 faute de politique forestière nationale cohérente.

Deux ans pour réinventer la roue qu'on n'a pas voulu toucher cette fois-ci

Le vrai gag du texte final tient dans son article le plus « ambitieux » : une clause stipulant que les sujets renvoyés seront « discutés avec un sérieux accru » lors de la COP suivante. Pas d'échéance précise, pas de sanction en cas d'inaction supplémentaire, mais l'engagement moral — entre parenthèses et précédé du mot « souhaiterait » — qu'on y reviendra.

En quittant Erevan sous une pluie fine qui n'a rien à voir avec le changement climatique (les organisateurs ont tenu à ce que la précision figure dans les notes de bas de page), un délégué européen a confié, épuisé : « Franchement, si on avait eu vingt pays au lieu de cent quatre-vingt-dix sur cette liste d'invités, peut-être qu'on aurait pu interdire une seule chose. Mais bon… dans deux ans. » Puis il est monté en avion vers un sommet où l'énergie fossile sera encore subventionnée à hauteur de 70 milliards par an sans que personne ne trouve ça contradictoire.