Samedi après-midi à Lichtenberg. Un cortège d'une vingtaine de véhicules officiels quitte le Dong Xuan Center, ce grand marché couvert asiatique reconverti en lieu de congrès politique faute de salle plus prestigieuse dans l'est berlinois. À bord : les dirigeants élus la veille par leurs propres délégués pour négocier une coalition avec le SPD et Les Verts — à condition d'abandonner toute référence explicite au cessez-le-feu immédiat à Gaza. Et tous, sans exception, se filment en larmes depuis leur banquette arrière.

« On a passé six semaines dans un gymnase de Kreuzberg pour préparer le programme Palestine », sanglote Ingrid Kowalski, co-présidente du groupe parlementaire fraîchement élu au Sénat berlinois. « Et là, dehors, cent personnes en blouson qui hurlent "honte à vous" comme si on leur avait volé un sandwich devant la boulangerie. On est des êtres humains aussi ! » Elle renifle dans son mouchoir avant d'ajouter : « J'ai pleuré pendant deux heures sur le parking du Carrefour Market, et personne n'a dit rien pour me consoler. »

« Ils nous ont sifflés comme si on avait vendu un poisson périmé »

Le malaise est réel — mais pas là où les intéressés l'imaginent. Samedi 31 octobre, tandis que la salle du Dong Xuan Center applaudissait à tout rompre le feu vert pour des discussions de coalition avec le centre et Les Verts (soit exactement ce qui avait fait fuir une partie de leur électorat), cent militants se rassemblaient sur le trottoir en scandant : « Élus pour la Palestine, trahis pour le Sénat. » Une banderole à l'encre noire, un mégaphone bricolé avec du scotch isolant, et surtout des visages décomposés de gens qui avaient voté Die Linke précisément parce que personne d'autre ne prononçait ce mot-là.

En face, sur le parking, Markus Reinhardt — membre depuis onze ans du parti, aujourd'hui vice-président adjoint en charge « du climat et des transports durables » (aucun lien avec Gaza) — tend un micro vers la foule qui scande. « Vous réalisez que vous êtes cinq cents maximum dans tout Berlin ? » lance-t-il à une militante voilée de vingt-deux ans, visiblement surprise qu'on lui parle ainsi sur son propre parking d'hypermarché asiatique.

« J'ai fait un burn-out parce qu'une stagiaire a dit "trahiso

" »

Le lendemain matin, la direction convoque une conférence de presse improvisée dans le hall du marché couvert, entre les étals de litchis et d'ail noir. Ingrid Kowalski y lit un communiqué pré-imprimé sur papier à en-tête Die Linke : « Nous condamnons avec la plus grande fermeté la campagne de harcèlement menée contre nos élus dès le premier jour de mandat, par des membres qui refusent l'apprentissage du compromis. » Un militant tente d'interrompre : « Vous avez supprimé trois paragraphes sur Gaza dans le programme commun en vingt minutes », mais un huissier en polo beige lui demande poliment de quitter la zone marchande.

Plus tard, à la cantine du parti (un container aménagé derrière les bacs à ordures recyclables), Markus Reinhardt confie au micro tendu par une journaliste locale : « J'ai fait deux nuits blanches. Une stagiaire a écrit "trahison" sur le mur en ligne de mon bureau, avec un marqueur rouge indélébile. Vous imaginez ? Un MARQUEUR ROUGE INDÉLIBLE. » Il se tait longuement avant d'ajouter : « J'ai dû poncer pendant quatre heures pour effacer ça à l'alcool ménager. Personne n'a dit "bravo Markus". Personne ne m'a demandé si j'avais mal aux mains. »

Le vrai drame, c'est qu'ils ont gagné et que personne les a remerciés

À 18 heures, le congrès est clos. Les délégués repartent en bus affrétés vers Neukölln pour fêter la victoire électorale autour de Currywurst tièdes dans une cantine scolaire. Sur Twitter (X), la direction poste un message : « Merci aux 47 % des Berlinois qui nous ont fait confiance malgré les insultes quotidiennes subies par nos élus sur le terrain. » Les commentaires explosent en moins d'une heure.

En fin de soirée, Ingrid Kowalski quitte enfin Lichtenberg au volant de sa Volkswagen ID.3 immatriculée « B-LI-2049 ». Elle s'arrête à une borne de recharge sur l'A10 et poste un story Instagram : « Journée difficile mais on se relève toujours 💜🤍❤️ #SolidaritéInternePasHarcèlement ». En légende, elle a taggé le compte du SPD. Le message ne reçoit qu'un seul « j'aime », celui d'une élue verte de Potsdam qui répond en commentaire : « Bravo pour la coalition ! » Ingrid retire sa story trois minutes plus tard.