Dans les salons feutrés du VIIIe arrondissement de Paris, l’information a été accueillie par un long soupir d’envie mêlé d’admiration. En apprenant que les autorités égyptiennes venaient d’achever par un simple coup de tampon le média indépendant Mada Masr — ultime bastion du journalisme d’enquête au Caire —, plusieurs capitaines d’industrie français propriétaires d’empires médiatiques ont immédiatement convoqué leurs avocats pour savoir pourquoi une telle « simplification entrepreneuriale » n’était pas encore disponible dans l’Hexagone.
« Franchement, ça fait rêver une telle fluidité opérationnelle », confie avec une pointe d’amertume un magnat du BTP et de l’audiovisuel, en beurrant un toast au caviar lors d’un petit-déjeuner du Siècle. « Vous vous rendez compte de la pénibilité de notre métier en France ? Quand un journal indépendant publie une enquête gênante sur nos montages fiscaux ou nos contrats d’armement, il faut d’abord racheter les parts des actionnaires minoritaires, nommer un directeur de la rédaction docile, pousser cent vingt journalistes à la clause de cession, transformer le journal en supplément golf et montres de luxe, et attendre deux ans que les lecteurs partent ! Au Caire, en vingt minutes avant le déjeuner, c’est plié. On a trente ans de retard sur la compétitivité. »
« Vous savez combien ça coûte en frais d’avocats, une procédure-bâillon ? »
Autour de la table, la détresse patronale est palpable. Un autre milliardaire, spécialisé dans la logistique portuaire et le rachat compulsif de quotidiens régionaux, sort son téléphone portable pour montrer ses relevés bancaires à Mediapart, les larmes aux yeux.
« Regardez ce que je vis au quotidien : l’an dernier, j’ai dû débourser quatre cent mille euros en poursuites pour diffamation juste pour gagner six mois face à trois reporters qui enquêtaient sur mes cargos », gémit-il en s’épongeant le front avec une pochette en soie Hermès. « Quatre cent mille euros ! Avec cette somme, au Caire ou à Riyad, on vous ferme le journal, on coupe le Wi-Fi de tout l’immeuble, on confisque les carnets de notes et on vous offre même un café à la cardamome au poste de police. En France, le journaliste revient le lendemain matin avec un micro et un sac à dos Quechua pour vous poser une deuxième question. C’est du harcèlement moral contre les premiers de cordée. »
Face à cette souffrance patronale longtemps ignorée, une délégation d’oligarques français a officiellement sollicité l’ambassade d’Égypte afin d’organiser un « Erasmus de la mise au pas éditoriale » dès l’hiver prochain. L’objectif : envoyer les directeurs des ressources humaines des grands groupes médiatiques parisiens en stage d’immersion sur les bords du Nil pour maîtriser l’art délicat de l’extinction instantanée de rédaction.
Un programme de reconversion dans le catalogue de yachts
En attendant un alignement législatif européen sur les standards du maréchal al-Sissi, les grands propriétaires de presse hexagonaux ont tout de même décidé de lancer une initiative philanthropique baptisée « Adopte un fouille-merde ». Dès janvier, chaque journaliste d’investigation acceptant de détruire ses disques durs chiffrés et de renoncer définitivement aux mots « paradis fiscal », « conflit d’intérêts » et « rétrocommission » se verra offrir un poste à durée indéterminée dans la rédaction du magazine interne d’une compagnie de croisières de luxe.
« Ils pourront garder leur style incisif et leur goût du mystère, mais sur des sujets enfin constructifs », sourit le directeur de la communication d’un groupe du CAC 40. « Par exemple : "Enquête exclusive : faut-il vraiment assortir ses mocassins en daim avec le teck du pont supérieur à Saint-Tropez ?" Vous verrez, après six mois de champagne tiède en salle de rédaction, même Edwy Plenel finira par raser sa moustache pour écrire des publireportages sur les spas thalasso de Deauville. »




