L’ordre venu du sommet de l’État était clair, net et sans bavure : « Ils cassent, on arrête tout le monde ! » Mais après quarante-huit heures d’interpellations préventives tous azimuts à la sortie des bouches de métro, la préfecture de police de Paris s’est heurtée à une basse réalité géométrique : il est matériellement impossible de faire rentrer quarante mille manifestants, syndicalistes, passants égarés et livreurs à vélo dans des cellules prévues pour douze personnes. Qu’à cela ne tienne : depuis ce matin, l’ensemble des habitants des 11e, 19e et 20e arrondissements de la capitale sont officiellement placés en « garde à vue résidentielle mutualisée ».

« C’est un gain de temps prodigieux pour les effectifs comme pour les mis en cause », se félicite un commissaire divisionnaire en présentant la carte des quartiers bouclés au marqueur fluo. « Plutôt que d’envoyer quinze cars de CRS courir après des intermittents du spectacle place de la République, nous considérons par défaut que toute personne résidant à l’est du boulevard Sébastopol et possédant au moins un cabas en toile de jute, une plante verte en macramé ou un livre d’Annie Ernaux est en train de commettre un attroupement séditieux dans son propre deux-pièces. »

« Veuillez retirer les lacets de vos charentaises et éteindre votre plaque à induction »

Dès 7 heures ce matin, les habitants concernés ont reçu une notification automatique sur leur téléphone leur intimant l’ordre de se confisquer eux-mêmes leur ceinture, leurs lunettes et leur téléphone portable, avant de s’asseoir sur leur carrelage d’entrée en attendant qu’un officier de police judiciaire les rappelle en visioconférence d’ici quarante-huit heures.

« Franchement, la garde à vue en télétravail, ça a du bon et du moins bon », témoigne Julien, 34 ans, graphiste rue Oberkampf, joint par Mediapart via l’interphone de son immeuble puisqu’il s’est docilement placé lui-même sous scellés dans son placard à compteurs. « L’avantage, c’est que mes toilettes sont plus propres qu’au commissariat du 12e et que le chat me tient compagnie. L’inconvénient, c’est que la préfecture m’a obligé à jeter mon houmous artisanal et à ne manger que deux barquettes de lasagnes industrielles froides réchauffées sur le radiateur pour respecter scrupuleusement le protocole pénal d’inconfort réglementaire. »

Pour les couples partageant le même appartement, la consigne policière impose en outre de ne pas se parler afin d’éviter toute « concertation frauduleuse entre co-détenus », sauf pour demander l’autorisation d’aller boire un verre d’eau du robinet en levant le doigt devant sa webcam.

Bientôt l’interpellation préventive dès l’inscription à la maternité ?

Du côté des syndicats de magistrats, qui s’inquiétaient de voir arriver trente mille procès-verbaux vides au tribunal de Paris, le ministère de la Justice a déjà prévu la parade : les classements sans suite seront eux aussi automatisés par tirage au sort tous les vendredis soir à 19 heures, juste après le tirage de l’EuroMillions.

« L’essentiel, ce n’est pas qu’il y ait un délit, c’est que les chiffres d’interpellations annoncés au journal de 20 heures soient impressionnants », confie avec une franchise désarmante un conseiller ministériel. « D’ailleurs, pour la prochaine journée de grève interprofessionnelle, nous envisageons de placer préventivement en garde à vue l’intégralité des abonnés SNCF dès l’achat de leur billet : comme ça, même si aucun train ne roule, la statistique du maintien de l’ordre sera en hausse de 400 %. »