Samira est revenue de la kasaaba à vingt-trois heures quarante-deux minutes, les sandales pleines de sable du parking du bureau de vote n°14. Elle a posé sa carte électorale sur le marbre du salon — cette petite plastifiée qui dit citoyenne d'Israël, comme si un objet longuement laminé pouvait changer la couleur politique d'un pays en suspens. Son fils Youssef, onze ans, a levé les yeux de son téléphone : « Maman, c'est quoi ce papier ? » Elle lui a souri sans répondre et elle est allée réchauffer le houmous dans une casserole à fond noirci.

Ce n'était pas la question. La vraie question se diffusait sur Channel 12 en boucle depuis quatre heures du soir : un conseiller de Nétanyahou, cravate mal nouée et regard d'homme qui a raté sa pause déjeuner, expliqua à une journaliste visiblement épuisée que le troisième bloc parlementaire — celui des Arabes-israéliens — constituait peut-être « une anomalie démocratique méritant un éclairage complémentaire ». En français dans le texte : on n'est pas sûrs qu'ils aient eu les yeux assez grands pour lire la case à cocher.

« Ce ne sont que des chiffres, chérie. Et même là, j'ai mes doutes sur leur fiabilité »

Le lendemain matin, Samira mit du za'atar sur un pain pita trop cuit et ouvrit son téléphone en attendant le bus de six heures quarante pour l'école où elle surveille les cours de récréation. Douze notifications WhatsApp dans la famille : ses cousins à Nazareth qui avaient voté comme des fous, sa sœur Haïfa qui avait pleuré devant un débat télévisé sur « la représentativité ontologique du vote non-juif ». Un cousin germain envoie une photo floue d'un tract collé sous l'ascenseur de son immeuble : on y voit Nétanyahou souriant, bras grands ouverts vers le ciel comme pour dire mais voyons tout le monde est bienvenu ici, sauf ceux qui sont là depuis mille ans.

« T'avais qu'à pas voter », a répondu sa sœur sous la photo. Samira n'a rien répliqué. Elle a juste enlevé ses chaussures à l'entrée, posé son sac sur le canapé défoncé du salon de trois mètres carrés et regardée Youssef qui dessinait un drapeau qu'il ne pouvait pas mettre au-dessus de la porte sans que sa maîtresse lui dise « celui-là on n'en parle plus ».

Le café à 4 shekels et le silence du premier ministre sortant

À Tel-Aviv, dans une arrière-cour où les bougainvilliers ont mangé l'escalier de secours d'un immeuble des années soixante-dix, un autre Nétanyahou — pas celui-là, juste son homonyme lointain du Likoud local qui tient le snack Falafel King depuis 2014 et n'a rien demandé à personne en dehors qu'on lui foute la paix de ses heures d'ouverture — a regardé l'interview sur sa tablette posée entre deux plaques chauffantes. Le conseiller cravaté parlait encore.

Il s'est servi un café turc, sans sucre. « Mon père est né ici, m'a-t-il dit en pinçant le nez du doigt pour sentir la vapeur qui montait de son verre ébréché . Il a voté quatre fois dans sa vie. La cinquième il était mort mais on lui avait quand même comptabilisé une procuration, je sais pas pourquoi, j'ai jamais compris ».

Puis il est retourné frire ses boulettes en silence parce que midi approchait et qu'il restait trois tables de clients qui ne savaient rien du débat ontologique sur leur propre droit d'exister. Samira a mangé son falafel froid dans sa pause réglementaire, seule à la table 7.

Nétanyahou n'a pas perdu : il a juste décidé que perdre comptait moins qu'avoir raison tout seul

Ce qui fascine les analystes sur Mediapart et ailleurs — ce silence de vingt-six ans d'occupation sans jamais une élection honnête, cette longévité inégalée dans un pays plus petit que la Belgique mais avec deux fois le nombre de crises par semaine. Le Likoud a reculé, oui : cinq sièges perdus comme des dents sur un arbre en hiver. Mais Nétanyahou n'a rien perdu puisqu'il est toujours assis à sa chaise et qu'assise on ne peut pas perdre tant que personne d'autre s'est levé pour lui dire de se lever.

Le troisième bloc arabe-israélien, ce groupe hétéroclite qui regroupe communistes en survêtement kufiya sur l'épaule et islamistes polaires à lunettes Ray-Ban dorées — le même que celui des vingt dernières années mais qu'on traite comme si c'était un objet inconnu ramené par la marée. Samira a voté pour eux parce qu'ils ont dit on sera là, pas une fois, tous les jours de l'année 2031 et après.

Youssef demande à sa mère pourquoi on ne peut pas être quelqu'un sans autorisation du voisin juif

À vingt-deux heures quinze ce jeudi soir, Samira a refermé la porte coulissante sur le balcon. Le quartier dormait déjà sauf les haut-parleurs de l'appel au muezzin et un scooter qui montait trop fort vers Tzipori.

Youssef est descendu en pyjama Batman chercher son biberon d'eau tiède dans la cuisine, il a vu sa mère assise à table avec une télécommande entre les mains comme si elle allait éteindre le débat politique national. « Maman, dit-il . Pourquoi ils parlent de nous tout bas alors qu'on est pas discrets ? » Elle n'a rien répondu.

Elle s'est levée, a rangé la casserole dans l'évier et échangera sa carte d'identité contre une autre à soixante ans. En attendant elle mettra du zaatar sur un pita tiède demain matin pour son fils qui grandira avec le nom de Nétanyahou gravé dans ses manuels scolaires comme s'il était une espèce protégée qu'on n'a pas encore décidé d'éteindre.

Sur la table basse, entre les miettes et le verre à thé cassé : un bulletin vierge que personne ne lui a rendu. Elle l'a gardé quand même.