L'affaire paraît limpide à qui la regarde avec un minimum d'honnêteté intellectuelle. Mardi 27 octobre, le tribunal du Caire a tranché sans hésiter : Mada Masr doit fermer boutique et confisquer ses biens parce qu'il fonctionne « sans licence ». Une licence que Lina Atallah, rédactrice en cheffe de ce média indépendant connu pour ses enquêtes sur les prisons égyptiennes ou les turpitudes du maréchal-président al-Sissi, réclame depuis des années. Sans succès. Comme si l'on vous collait une amende parce que votre chien aboie sans avoir obtenu un « permis d'aboyer » délivré par la mairie qui a décidé de ne jamais en accorder.

« Ce n'est pas du journalisme, c'est de la gestion administrative non conforme à nos attentes démocratiques »

Interrogé sur BFM Égyptien lors d'une conférence de presse au Caire, le porte-parole adjoint du ministère de l'Information a affiché un sourire pédagogique en dégustant son thé. « Il est très important que les gens comprennent la nuance », a-t-il insisté en tapotant sa table avec une mine satisfaite : « Ce n'est pas qu'on ne veut pas d'eux dans le paysage médiatique égyptien, hein ! C'est simplement… comment dire ? Ils ont publié des articles. Beaucoup trop d'articles. Sur les prisons notamment. Et l'article 47 de la loi sur les médias stipule clairement que tout contenu susceptible d'ébranler notre glorieuse stabilité nécessite une autorisation préalable délivrée par un bureau qui, oui, n'existe pas encore dans nos locaux mais ce n'est pas le problème ! » Il a siroté son thé. « Le fond du dossier est purement administratif. Vraiment pur-ement admi-nis-tra-tif. »

130 organisations s'indignent, l'équipe de Mada Masr répond avec un simple « On va continuer à faire notre travail »

Pendant ce temps-là, cent trente ONG internationales ont signé une tribune conjointe pour dénoncer le harcèlement judiciaire orchestré contre la rédaction. Un chiffre rond qui fait joli dans les communiqués mais que personne ne lit au-delà du troisième paragraphe. Lina Atallah a réagi avec un calme olympien : « Nous allons continuer à faire notre travail », a-t-elle déclaré, comme on annonce qu'on va repasser le linge en attendant la fin de saison.

Le porte-parole admet que « peut-être oui c'est politique mais vous avez vu leur dernière enquête sur les casernes ? Franchement j'aurais fermé aussi à votre place »

C'est là que la conférence a basculé dans une honnêteté presque touchante. Un journaliste local, sans doute trop bien nourri par le buffet présidentiel du déjeuner, s'est permis de demander si oui ou non Mada Masr avait été fermée parce qu'il enquête sur les prisons et l'armée égyptienne depuis douze ans. Le porte-parole a levé un doigt vers la caméra avec une tendresse quasi paternelle : « Vous voyez, vous faites exactement ce que je reproche à ces gens ! Ils posent des questions qui n'intéressent personne. Les prisons ? C'est notre sujet de conversation préféré au dîner dominical du quartier Maadi et ils vont nous pourrir le week-end avec leurs révélations sur les barreaux cassés aux troisième étage, non mais vous imaginez un peu l'ambiance autour du couscous ! »

En attendant la fermeture définitive des locaux de Mada Masr, d'autres journalistes égyptiens se demandent poliment s'ils ont bien leur permis à jour sur les idées qu'il ne faut plus avoir en tête

Lina Atallah et sa rédaction n'ont pas encore quitté l'immeuble du Caire. Le jugement est susceptible d'appel — un appel qui, dans le système judiciaire égyptien contemporain, a la même capacité de surprise qu'un bulletin météo annonçant « nuages sur les prochains mois ». En attendant, Lina Atallah continue ses interviews à domicile avec son téléphone et une connexion internet provisoire.

En France, on se félicite d'être un pays où l'on ne ferme pas des journaux pour avoir posé la question de savoir qui a cassé le barreau. On trouve même ça « presque normal ». Le porte-parole du Caire n'a rien demandé à personne en réalité : il voulait juste qu'on arrête de dire que c'était politique, parce que politiquement parlant un tribunal administratif avec une licence refusée sciemment depuis des années par l'exécutif qui dirige le pays, ça s'apparente très vaguement, a-t-il concédé en haussant les épaules devant BFM Égyptien, à de la censure. Mais bon : administrativement parlant, tout est parfaitement propre.