Samedi dernier à Paris, Ahmed Benmezroua marchait tranquillement dans le cortège quand une grenade lacrymogène lui a sectionné l'artère fémorale. Pas de panique : selon la nouvelle communication interne du ministère de l'Intérieur, il s'agit d'un « moment fort en feedback corporel », un peu comme lorsqu'on vous dit que votre posture n'est pas alignée à trois heures dans une réunion Zoom.

Car face aux 150 cortèges qui ont déferlé sur la France pour cette troisième journée de mobilisation contre la vie chère et l'éducation nationale, le gouvernement a pris une décision stratégique : ne surtout rien changer au dispositif répressif, mais tout rebaptiser. Exit les mots « violence », « matraque » ou « charge ». Bienvenue dans ce que Bercy appelle désormais un écosystème de mobilisation à 360 degrés.

L'expérience client du CRS en mode start-up

Un document interne obtenu par Mediapart révèle la nouvelle charte rédactionnelle des forces de l'ordre, rédigée après trois semaines d'un stage intensif intitulé « Manager sa violence avec bienveillance » animé par un coach certifié et deux consultantes LinkedIn. Le gaz lacrymogène est désormais désigné comme une « expérience sensorielle immersive en open air ». La charge policière qui a disloqué le cortège parisien du 17 octobre devient, noir sur blanc dans la note de service, un sprint collaboratif inter-services. Et les coups portés à terre ? Des « retours constructifs individualisés », délivrés avec une posture d'écoute active.

« On est passé en mode agile », se félicite auprès du Canard un commissaire divisionnaire qui a préféré garder l'anonymat. « Avant, on tapait dans le tas comme des brutes. Maintenant, chaque coup de matraque s'apparente à une itération rapide : je frappe, j'observe la réaction, j'ajuste mon angle d'attaque pour optimiser l'expérience usager du manifestant. C'est plus humain quand même. »

L'onboarding antiterroriste comme parcours de transformation personnelle

L'autre innovation majeure concerne les assignations à résidence prononcées sous couvert des outils anti-terroristes contre des syndicalistes et des étudiants qui n'ont pas d'autres point commun que leur tee-shirt CGT. Dorénavant, ce ne sont plus des privations arbitraires de liberté : c'est un programme personnalisé d'onboarding citoyen, en quatre phases (découverte, immersion, adhésion au modèle managérial du maintien de l'ordre et fidélisation).

« On accompagne le manifestant dans sa transformation personnelle », explique une conseillère communication qui a demandé à rester anonyme. « Quand on lui interdit physiquement de se déplacer un samedi matin pour aller manifester son mécontentement sur les retraites, ce n'est pas du tout une restriction : c'est qu'on l'aident à recentrer ses priorités vers des engagements plus productifs et moins chronophages que le cortège en rue. »

Le post-mortem qui a mal tourné (comme d'habitude)

Le vrai gag, évidemment, c'est la réalité du terrain : Ahmed Benmezroua est toujours hospitalisé à Cochin avec une artère sectionnée et un pronostic vital encore incertain ce mardi matin. Son père répète au téléphone que son fils « voulait juste marcher pour l'école de ses gamins ». Pas besoin d'un parcours sensoriel immersif en open air : il avait besoin qu'on lui fiche la paix.

Mais le ministère, fidèle à sa stratégie disruptive du chaos organisé, a déjà programmé un débriefing collectif bienveillant avec les CRS concernés. « On va leur demander comment ils se sont sentis pendant l'itération », confirme-t-on en interne. Les syndicalistes blessés au sol n'y étaient pas conviés : leur parcours d'onboarding est encore à la phase 2, on ne mélange pas les équipes.

En attendant le prochain cortège — et il y aura un prochain cortège, toujours plus nombreux malgré tout ce marketing du bâton doré — Bercy a déjà lancé une campagne de sensibilisation interne intitulée « Et si réprimer pouvait rimer avec inspirer ? ». Le slogan est en cours d'itération. Il sera validé par le comité managérial interministériel la semaine prochaine, après un vote à l'unanimité des 240 CRS présents dans les locaux du ministère.