Pourquoi continuer à parler hypocritement de « verbalisation préventive » quand on peut tout simplement assumer faire payer l’entrée du plus grand espace festif à ciel ouvert de la capitale ? Ce samedi après-midi, aux abords de la place de la Bastille entièrement bouclée par quarante-deux camions de gendarmerie mobile, les manifestants parisiens ont découvert une toute nouvelle signalétique : un tapis rouge déroulé entre deux grilles anti-émeutes, un terminal de paiement sans contact fixé sur le bouclier d’un CRS et une pancarte lumineuse affichant fièrement : « Place de la Bastille — Entrée 135 € (avec une grenade lacrymogène offerte en guise de consommation) ».
« Au bout d’un moment, il faut être honnête avec le consommateur », explique avec un grand sourire le commissaire divisionnaire chargé du filtrage à la sortie du métro Ledru-Rollin. « Avant, les gens sortaient de la bouche de métro, faisaient trois mètres sur le trottoir et s’indignaient de prendre 135 euros d’amende sans même avoir eu le temps de déplier leur pancarte. Maintenant, c’est beaucoup plus clair : vous payez vos 135 euros dès le tourniquet, on vous met un joli coup de tampon fluorescent sur le poignet, et vous avez le droit de tousser dans le nuage de gaz pendant deux heures ! »
« Si vous venez en baskets ou avec un gilet syndical, ça ne rentre pas »
À l’entrée du boulevard Beaumarchais, la sélection à la porte s’inspire désormais des boîtes de nuit les plus sélectes des Champs-Élysées. Mains croisées sur le gilet pare-balles, oreillette vissée dans le casque, les brigadiers-chefs jaugent les manifestants de la tête aux pieds avant de leur tendre le carnet à souches électronique.
« Monsieur est tout seul avec un drapeau de la CGT ? Désolé, c’est soirée privée, il faut être accompagné ou prendre directement le carré VIP en garde à vue à 375 euros », lâche impassiblement un physionomiste de la compagnie républicaine de sécurité n°18 à un retraité cheminot médusé. Même les riverains venus acheter une baguette se voient proposer la formule « Pass Émeute » : « J’ai essayé d’expliquer que j’habitais au numéro 12 juste au-dessus de la boulangerie », témoigne un habitant du quartier en frottant ses yeux rougis. « Le policier m’a répondu que si j’avais les moyens de payer un loyer à Bastille, je n’étais plus à 135 euros près pour traverser le passage piéton. »
Un abonnement annuel « Liberté d’expression Pass Gold » bientôt proposé par Bercy
Du côté du ministère de l’Économie, cette tarification systématique de l’espace public est déjà saluée comme la première recette fiscale vraiment dynamique du quinquennat. Avec une moyenne de quatre mille manifestants nassés et verbalisés chaque samedi après-midi, la place de la Bastille affiche désormais un chiffre d’affaires au mètre carré supérieur à celui du musée du Louvre et de Disneyland Paris réunis.
Pour fidéliser cette clientèle régulière, la préfecture de police travaille déjà sur une carte de fidélité baptisée « République Privilège » : au bout de dix amendes à 135 euros réglées comptant sur le trottoir, la onzième manifestation sera intégralement offerte, avec le droit exclusif de choisir soi-même le parfum du canon à eau.




