Partir cueillir ses olives en Syrie à 6 heures du matin et se retrouver en détention administrative dans un pays voisin à 6h12 sans avoir changé de trottoir : telle est la nouvelle expérience spatio-temporelle offerte aux habitants des villages du plateau du Golan. Depuis que l’armée israélienne a profité de l’effondrement du régime de Damas pour élargir sa « zone de sécurité préventive temporaire à durée illimitée », le trajet domicile-travail des Syriens de la province de Qouneitra ressemble à une partie de colin-maillard géopolitique à balles réelles.

« C’est un concept d’urbanisme militaire très dynamique, jamais routinier », explique avec philosophie Mahmoud, 54 ans, cultivateur à Al-Hamidiyah, en observant à la jumelle son propre tracteur désormais garé derrière trois rangées de barbelés neufs posés dans la nuit entre son poulailler et son garage. « Lundi, mon puits était en territoire syrien. Mardi, une patrouille en blindé m’a expliqué que mon puits faisait désormais partie intégrante du périmètre de défense stratégique de Tel-Aviv. Et mercredi, quand mon cousin est allé chercher un seau d’eau, il a disparu dans une dimension parallèle dont aucun avocat n’a le numéro de téléphone. »

« Si vous voyez un char Merkava dans votre potager, c’est que vous avez franchi la ligne »

Interrogé sur le sort des dizaines de civils syriens — bergers, chauffeurs de taxi ou ouvriers agricoles — happés lors de contrôles routiers impromptus alors qu’ils se rendaient au travail, le porte-parole de l’armée israélienne dément toute arrestation arbitraire et évoque plutôt des « stages d’interrogatoire approfondis à durée flexible ».

« Nous comprenons que la mobilité géographique de nos barrières puisse surprendre les populations locales, mais la sécurité ne prévient pas vingt-quatre heures à l’avance », précise un officier supérieur devant une carte d’état-major montée sur roulettes pour pouvoir être décalée vers l’est toutes les deux heures. « La règle est pourtant très simple : tant qu’il n’y a pas de soldat dans votre salon, vous êtes chez vous. Dès qu’un soldat entre dans votre salon et vous bande les yeux, c’est que votre salon s’est illégalement infiltré dans une zone militaire fermée. »

Dans les chancelleries occidentales, où l’on suit cette annexion rampante avec la fermeté d’un flan au caramel laissé au soleil, les diplomates européens ont longuement pesé chaque virgule de leur réaction officielle.

L’Union européenne envisage de froncer un sourcil (mais seulement le gauche)

Après six heures de négociations intenses à Bruxelles, les Vingt-Sept ont finalement convenu d’exprimer une « préoccupation modérément attentive » quant à la volatilité des paysans syriens, tout en rappelant le droit inaliénable des bulldozers blindés à se dégourdir les chenilles au grand air.

« Nous avons recommandé aux habitants du Golan d’investir dans le télétravail agricole », confie un diplomate européen sous couvert d’anonymat. « Après tout, s’ils arrosaient leurs vergers par drone depuis Damas au lieu d’aller marcher physiquement sur leurs propres terres ancestrales, ils éviteraient de provoquer nerveusement les patrouilles d’occupation qui passent par là. »